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5 avril 2020

#confinement jour 22 et 23

par
Enième flou des repères temporels. Je perds la trace du vendredi avec sa promesse de forêt.

A. à marche rapide dans la tranchée, l'autre nom des rues sans voitures.  R. râle car elle porte le sac de sa soeur et qu’il fait trop chaud. Elles ont pris leur marque. Elles manœuvrent désormais dans la privation de liberté et la précarité du temps libre comme des carpes en eau tranquille.

Achat de légumes et fruits frais. Avant même de les croquer les fruits, cette abondance de couleurs dans la corbeille me réveille.

Discussions avec des voisins en tongs lors de mon trafic d'agrumes en cagette. La météo, la santé, qui l’a ou pas. « Mon fils il l’a et ça va bien ». « Ma soeur l’a déjà eu en janvier ». « Le père de la gamine est mort il y a cinq jours, les pauvres. ». La résignation comme le virus et s’installe en nous tranquillement. 
L’absence policière constatée, et rapportée dans d’autres coins de Paris, nous questionne. Elle est à l’inverse de ce qui se passerait dans d’autres régions. Peur des contrôles du côté policier qui eux non plus n'ont pas assez de masques, et donc droits de retrait ? Volonté politique d’être un peu plus souple sur Paris pour, un peu, accélérer sans l'avouer l’immunisation collective dans un bocal délimité par le périphérique ? Sommes-nous simplement tellement bien disciplinés que notre cas est classé ? 

«  - en fait, on est bloqué chez nous parce qu’ils sont nuls. Macron nous punit parce qu’il est impuissant » me lance R. alors que nous marchons en solitaire le long de la tranchée rectiligne en bordure du cimetière en guise de vacances.

Elle a tout compris de l’insoluble équation des impuissants.

Dans cette situation, ils sont perdant à tous les coups. Il leur reste juste à négocier la qualité de l’adjectif utilisé à leur sujet dans les futurs livres d’histoire. Pour le moment, à en juger la réthorique guerrière utilisée pour masquer sa misère par le locataire de l’Elysée, il est très impuissant.

La nouvelle petite musique du gouvernement « scientifique » depuis quelques heures, c’est la soudaine importance de porter des masques. Les propos gouvernementaux tenus il y a quelques semaines sur « les masques qui ne servent à rien » deviennent des « invitations » à porter des masques même artisanaux à chaque sortie, si nous le souhaitons. 22 jours de confinement, de tortillages constipés sur tabouret pour nous chier du bout du cul une évidence qui expédient leurs propos suffisants des semaines passés à la rubrique « mensonge d’état ». Selon toute logique administrative d’ici deux semaines, à défaut de nous les fournir, l’état nous verbalisera pour sortie sans masque. Et ils voudraient de la confiance...

Ces gens ne méritent que nos postillons.

Pour l'instant, accompagnés par le chant des oiseaux, père et fille poursuivent la randonnée en circuit court au bal masqué. Certes il y a la joie continue du nouveau calme parisien, une vague odeur de campagne sur le boulevard mais il y a aussi ce début de défiance, de grondement de fond. La peur chez les uns, un début de colère chez d'autres. Dès que l’on sortira la tête du guidon et que l’on réalisera concrètement dans son porte-monnaie le drame économique et les funestes perspectives d’un pays flingué par overdose de conneries au sommet des technocrates, il est possible que l’humeur change un peu ici-bas.

R. a un peu froid. Nous faisons un peu de corde à sauter et rentrons cuisiner. 

J’apprends dans la soirée que P., hospitalisé depuis plusieurs mois pour une autre pathologie, est testé positif. Les visites étaient déjà interdites, le virus est arrivé par un infirmier.

Le covid est désormais familier.




Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 - Jour 20  - Jour 21

3 avril 2020

#confinement jour 21 : mieux que rien

par
Ça se rapproche.

Course triste. Manque d’envie, probablement pas mangé assez de fruits. Les filles s’habituent à mon passage matinal devant les fenêtres de C.. A. ne vient même plus me saluer. Le stress diminue, mais l’abattement larve. Thierry Crouzet ne manque pas d’optimisme sur son blog (malgré sa saine colère contre un gouvernement de technocrate qui compense sa nullité en glissant tranquillement dans la dictature).

Pour être débarrassé de ce virus, il faut soit resté confiné, soit être vacciné, ou que les 2/3 tiers de la population soient infectés et immunisés.

1 / Le vaccin c'est pour dans un an, voire deux.

2 / Comment veux-tu être immunisé si tu restes confiné ? Tu n'es qu'un futur infecté qui aura passé six mois enfermé. Sans compter que tu perds peu à peu tes défenses immunitaires.

A un moment, il va falloir regarder les choses en face et arrêter de collectivement se suicider à petit feu. Le confinement permet de protéger le système de santé, de ralentir le carnage, de sauver des vies, mais le confinement n’est pas une solution. A son issue, on en revient au jour 0. Prolongé, on détruira  plus qu’on ne sauvera. C’est un labyrinthe construit dans l’urgence par des gens qui n’ont pas le plan de sortie. C’est l’option perdant-perdant la moins pire quand tout a raté. Quatre décès sur cinq dus à ce virus surviennent dans la zone, et au-dessus, de l’espérance de vie des Français. A-t-on à ce point oublié que vivre tue ?

Le soir le Premier Ministre, au bout du rouleau, lance une énième opération « le gouvernement contrôle » à la télé dans la lignée du démerdez-vous show de Macron du 12 mars. On y apprend rien, ou plutôt discrètement que l’on va bientôt manquer de médicaments. C’est ballot, on a les meilleurs labos mais on fait tout fabriquer en Chine. Ces gens ne contrôlent plus grand-chose. Alors ils feront ce qu’ils savent faire : des déclarations à la télé et de la paperasse. Ça vous allez en avoir de belles attestations BP77 alinéa 3121 avec exception dans le cas susmentionné dans l’article 319, et dans des délais bien plus courts que la livraison de masques.

Je croise encore des types sans masques dans la rue (en plein "pic"), la majorité. J’intercepte une bribe de conversation à l'épicerie de l'autre côte du trottoir :

- La semaine dernière, ils disaient que les masques ne servait à rien. Il parait que l’on peut s’en faire en tissus c’est mieux que rien.

Voilà où on en est. « C’est mieux que rien ». Etre ici c'est mieux que de ne pas y être. Il n’y a plus d’avant, pas d’après, il y a juste des attestations dérogatoires de sortie pour respirer.

On va s'en sortir. Sans eux. Ils sont finis.

Update : finalement la plante va bien.


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 - Jour 20

2 avril 2020

#confinement Jour 20

par
Après le déni, la peur, la suractivité, la colère, c'est au tour de l’abattement. Combien de temps cette connerie de confinement va-t-elle durer ? Neverending gueule de bois plus prononcée à mesure que chaque jour passe. Oui, se laisser émerveiller comme c'est marqué dans horoscope, ne pas se projeter mais retomber aussi sec dès que t'additionnes 2 + 2. Il n’y a pas de printemps, il n’y aura peut-être pas d’été non plus sauf peut-être, pour ceux qui n'auront pas été licenciés d'ici-là, aller travailler tête baissée le temps qu’un vaccin soit trouvé. L’idée fait petit à petit son chemin. 

1 / Le confinement c'est la solution de l'enclume pour écraser une mouche parce qu'on n'a pas jugé bon de fabriquer une tapette. 

2 / Pas de déconfinement total efficace sans tests généralisés, dixit à peu près tout le monde.

3 / à ce jour 30.000 tests / quotidien en France.

4 / en restant à ce fabuleux rythme le déconfinement total se profilerait en France vers 2027.

5 / à ce jour les morts liés au virus représentent 0,01 % de la population nationale.

6 / Nous serons plus nombreux à mourir d'autre chose que du virus d'ici là, notamment des conséquences indirectes du virus. (La baffe économique et sociale qui arrive ne correspond à rien de ce qu'on a vécu).

7 / D’autres voix soulignent que, après le déconfinement, nous pourrions être à nouveau confinés car nous nous serions trop bien confinés la première fois. ("le taux d'immunisé étant trop faible, le virus pourrait repartir" A.Flahaut épidémiologist, FranceInfo)

8 / Nous en revenons au 1 / Besoin massif de masques et de tests pour espérer sortir « normalement ». Jour 20. Je n‘en vois toujours pas la couleur d’un.

9 / En voulant la mettre au soleil, j’ai malencontreusement renversé ma pousse de salade-coquelicot. J’ai rempoté en catastrophe. Elle va peut-être crever parce que j’en ai pris soin.

10 / Le mieux est l’ennemi du bien. 


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18 - Jour 19 

1 avril 2020

#confinement jour 19

par
En rédigeant mon attestation de déplacement dérogatoire quotidienne me vient à l’esprit que c’est de l’état que nous devrions exiger un dédommagement de 135 euros pour chacune de nos sorties SANS MASQUE pour se ravitailler en denrées de première nécessité ou pratiquer une activité sportive individuelle.

Si l’erreur d’évaluation est collective, nous ne sommes pas élus pour anticiper. Nos gouvernants si. 19 jours de confinement et pas l’ombre d’une protection pour moi et mes proches autre que le bâillon à l’écharpe. Des médecins se protègent avec des masques de plongée Décathlon. Un ministre de l'action et des comptes publics d'un gouvernement qui a supprimé l’ISF, qui s’assoit chaque année sur des dizaines de milliards d’évasion fiscale et qui a dilapidé des crédits d'impôts "compétitivité" en pure perte, appelle à "une grande solidarité nationale" (une cagnotte à vot' bon coeur) pour lutter contre le virus.  Et on me bassine avec l’Europe depuis mon enfance ? Nous sommes un putain de pays du tiers-monde en puissance.

Gardons cette colère pour plus tard. J'ai déjà des idées encore à l'état d'ébauche mais aux perspectives stimulantes.

Suggestion : l'androïde en slip Decathlon catapulté dans une piscine de virus à l'état visqueux.

- ahblouggllg...sauvez-moi...blougblup.

- T'as pas besoin de bouée Manu, les bouées c'est pour le personnel soignant !  Et puis tu ne saurais pas t'en servir.

Blourp. (bulle d'air contaminé qui éclate à la surface).

* * *

Le nombre de morts parait-il augmente en flèche, principalement sur Paris. Je m’en tiens à deux fois dix minutes d’information par jour. Au-delà c’est sérieusement compromettre son équilibre mental. C’est un des gestes barrières les plus importants.

Dix minutes ça suffit. D’un côté de l’info spectacle version macabre : les mêmes gueules d’experts autoproclamés depuis vingt ans (voire quarante) qui se batailleront encore sur les plateaux télés le décryptage de la référence biblique dans le dernier discours de Macron, trois minutes avant la fin du monde. De l’autre côté :  les nouveaux prophètes incontestés en blouse blanche. Ceux-là pourraient nous dire de sauter par la fenêtre avec l’espoir d’être immunisé, on est pour le moment dans un tel état de stupeur qu’on le ferait.

Courir à l’aube, se ravitailler aux heures creuses. Si ce n’est la terreur sur certains visages masqués et quelques silhouettes qui se détournent dès qu’elles m’aperçoivent à moins de vingt mètres, je ne perçois rien  de "la vague d’infectés". Une ambulance attend coffre ouvert un malade devant un immeuble. Rien de bien spectaculaire. Le silence toujours. C’est sur les réseaux, par les récits bouleversants et les commentaires factuels, que je sens la maladie roder et s’approcher. C’est là, de plus en plus affirmé, encore contenu à des cercles pas trop proches.

Rien à même de gâcher ma course matinale, presque honteuse lorsqu'on la superpose aux témoignages des soignants et des malades. Rester prostré c’est se laisser bouffer. Courir rend euphorique. Se confiner et avoir peur, c’est la double peine. C’est à la fois subir la privation de liberté et la terreur de ne plus être prisonnier. La peur nourrit la peur. Ces escapades pour faire du sport sont essentielles. Si ce mois devait être le dernier, le mois d’incarcération qui le précèderait serait la plus médiocre des conclusions.

Un type qui fait sa gymnastique contre un lambeau de façade ensoleillé me lance un "bonjour !" souriant comme si on se connaissait depuis des années. Des petits riens réchauffent nos journées.  Il y a deux types principaux de comportements dans les rues de confinés. Ceux qui filent têtes baissées, rationalisant même leur souffle, et ceux dont les yeux pétillent en vous regardant. On passe surement chacun de l'un à l'autre au gré des jours et de nos tourments.

Au téléphone des signes de détresses intérieures à "seulement" deux semaines pour la plupart. Ce confinement nous pousse au propre comme au figuré dans nos retranchements, au bout de nos failles, de nos contradictions mais aussi de nos forces intimes, des forces peu utilisées, insoupçonnées, dans notre monde de la démonstration.

* * *

L'après-confinement m’inquiète plus que ces semaines de retraite forcée. Nous ne reprendrons pas tous, et pas tous au même moment, une vie qui mettra de toutes les façons des mois à se caler sur une routine sanitaire composée de distance et de propreté. Autant dire que la vie à Paris va non seulement être compliquée mais définitivement absurde, la ville devenant une coquille vide purement contraignante. L’après-confinement c’est aussi un pays redéfini avec des zones fermées, et des poches de disruption locale : un retour à la terre, aux initiatives artisanales, industrielles mais aussi des « Banlieues 13 ». Autant le regarder en face : les voyages à l’étranger, en Europe, en France, la plage l’été, l’après boulot en terrasse, le boulot tout court pour certains, le nouvel Iphone tous les ans, le petit ciné avec les potes, les concerts et spectacles à plus de douze dans la salle, une croisière Costa Branletta all inclusive en mer âgée avec Christophe Barbier et toute la rédaction de Valeurs Actuelles…. Tout ça c’est fini pour un moment.

L’après confinement ne s’opérera qu’à la condition de tests généralisés. Là aussi, les prêches présidentiels cachent mal l'impuissance politique et quelques règles mathématiques : ce process va prendre des mois.

Suivre les conseils de L. et ne pas se projeter. Vivre l’instant, s'enrichir d'une expérience hors d’une époque qui nous ne satisfaisait pas. C’est à nous de reprendre la main sur ce "monde d'après" dont seules les grandes lignes sécuritaires semblent pour le moment se dessiner. Je ne sais pas de quoi ce monde sera fait, je sais en revanche qu’il ne faut pas l’aborder sous l’angle de la peur. Si nous y entrons effrayés, nous aurons tout perdu.


Les jours d'avant :
Jour 2 - Jour 3 - Jour 4 - Jour 5 - Jour 6 - Jour 7 - Jour 8 -  Jour 9 - Jour 10 - Jour 11 - Jour 12  - Jour 13 -  Jour 14 - Jour 15 et 16 -  Jour 17 - Jour 18

31 mars 2020

#confinement jour 18

par
J’ai pourtant une bonne endurance dans le domaine, adolescent j’ai passé des étés entièrement seul dans une grande bâtisse loin de tout, j’ai expérimenté les joies de la retraite isolée dans un coin paumé les deux premières années de ma trentaine, j’évite le plus souvent les rassemblements de plus de trois personnes et je ne parle pas de la majeure partie de mes journées des deux dernières décennies qui ressemblent à s’y méprendre, quelques sorties pour courir en moins, à cette période de confinement. Mais ici tout à une autre saveur : celle de l’attestation, de la dérogation, de l’autorisation, du flicage, de la peur, la peur  des autres et celle construite heure après heure jour après jour en nous par nous.

Ce rythme réduit de trois jours de garde alternée est salvateur. J’ai sous-estimé la dureté de vivre, en continu avec ses enfants. Je dis "enfants", je pourrais écrire femme, homme, ami, parent n’importe quel individu. La solitude de groupe imposé est un châtiment subtil. L’enfer c’est les autres Jean-Paul a dit. Toute relation à proximité permanente d’un être pourtant adoré atteindra inévitablement un niveau d’insupportabilité. 

Au-delà du virus, cette période aura des dégâts psychologiques sur nous tous, on n’a pas fini de payer notre aveuglement. Les effets secondaires sur l’économie et notre psychisme causeront bien plus de morts que la maladie elle-même, c’est écrit mais c’est moins vendeur. A partir de combien de morts estime-t-on envisageable de ne pas se massacrer intimement de la sorte ? D’autant qu’à l’issue de la période de confinement (lointaine issue), on évoque une possibilité de prolongement « à la carte » après les tests personnalisés (encore plus lointaine issue). Certains auront des semaines de rab’ en stade aménagé ou hôtel particulier en guise de vacances, avec option mort par asphyxie.

Le temps est néanmoins parfait pour rester confiné. Soleil pour la bonne humeur et fraicheur pour décourager d’aller à l’extérieur. Depuis la chaise longue, j’observe les allers et venus de moins en moins fréquents dans le quartier. Peu ou plus d’enfants, ou alors en bas âge. Où sont les adolescents ? Enfermés depuis des jours ? Quel carnage ! Je fixe une bonne demi heure, hypnotisé, ce toit en tôles. Je sors par bribes de ma transe en BTP grâce aux claquements métalliques et aléatoires d’une barrière en fer sous la bise. Je reste là,  inconfortablement bercé par les frottements rêches des papiers gras qui tourbillonnent sur le pavé. La capitale appartient aux canards et aux papiers gras. L’astre de feu range sa superbe derrière les barres d'immeubles. Les ombres s’allongent et s’évanouissent dans le gris. La fin du jour dissous les échos déjà lointains d’un résidu d'agitation honteuse. Il n’y a plus de légèreté. J'ai un peu froid. La dix huitième journée s’achève. Le confinement va recommencer.



30 mars 2020

#confinement jour 17 : Le pic d'inutilité

par
R. me réveille à l’aube pour que nous sortions courir. Emmitouflés et à moitié endormis, nous improvisons un jogging à basse tension dans les rues aux rideaux de fers baissés. Esquiver les fraiches rafales du nord, viser la moindre rue dans l’axe du soleil.

Passage par la rue de C. qui nous salue du balcon. Les fenêtres de vie laissent échapper les échos des nécros sur la chaine d’info. Comme à chacun de mes passages matinaux, le voisin du dessus ouvre ses volets pour nous scruter. A. a une bonne foulée, R. est à la peine, mais cette sortie après deux jours d'enfermement nous fait le plus grand bien.

Le SDF, et son histoire rangée dans une succession de cartons, occupe toujours le coin de cette rue que je prends tous les matins pour aller travailler. En ce dimanche figé, il est à lui seul l’humanité.

Nous ne croisons dans le périmètre autorisé que deux policiers sans masque à l’angle de la rue anciennement commerçante. La faible présence policière constatée ici contraste totalement les contrôles sauvages et sans respect dans certains quartiers et villes de banlieue dont je lis les rapports sur les réseaux sociaux.

A bien y regarder, il y a ici moins de présence policière qu’en temps normal. Le peuple se confine, s’auto-discipline et se police tout seul. Nous devenons chinois. Je me rappelle les deux derniers mois sur le chemin du travail (dans le quartier chinois parisien) avec une baisse continue de la densité démographique. Le quartier chinois se vidait progressivement. J’ai d’abord mis ça sur le compte d’une vague phobie des parisiens alors qu’il s’agissait plus vraisemblablement d’un auto-confinement préventif des résidents bien au fait de la réalité de la crise sanitaire par-delà la muraille de la com.

Nous avons bien fait de profiter du soleil, la grisaille d’un long dimanche plombe une capitale qui passe à l’heure d’été dans l’indifférence générale.

Nous préparons notre traditionnel flan du dimanche. C’est à la fois délicieux et nourrissant, une vraie pâtisserie de crise. Je découvre un second dessin animé de Myasaki, Ponyo sur la falaise, c’est le programme parfait pour la période. Du rêve et de la couleur sans mièvrerie, et un sous-texte écologique de chaque instant. Je m’entraine à jouer le Perfect Day de Lou Reed au piano. On se plaignait de ne jamais avoir le temps de faire ceci ou de réaliser cela. D. m’envoie un message pour me supplier de ne pas sortir de chez moi. Il y a trois semaines on prenait des pots entassés en terrasse en relativisant, dans les meilleurs des cas, les drames de nos voisins qui l'avaient bien cherché. Trois semaines après, du fond de nos cellules, on se relaye par SMS la propagande d'état. Nous continuerons à sortir. Comment faire autrement ou sinon se suicider pour ne pas avoir à mourrir ?

Au téléphone, L. est en colère "contre tout ça", l'absurdité, l'impossibilité de nous retrouver pour une simple histoire de mauvaise anticipation, d’amateurisme collectif et d’incompétence au sommet. Canaliser la colère et la retourner sur l’action, agir, écrire, dessiner, aider mais aider au plus juste sans être chaperonné ou homologué par l’état soucieux désormais de surcontrôler d’une main ceux et celles qu’il a lâchés de l’autre. Certitude ancrée que rien ne pourra faire taire cette colère après, chaque jour de confinement nous confirmant un peu plus qu’ils ne sont plus rien, que nous avons les cartes entre les mains, que nous n’avons que trop contribué en spectateur-votant à l’info-feuilleton du pouvoir.

Ce moment est la plus cinglante démonstration de leur inutilité, voire pire. Le pouvoir n’est intéressé que par le pouvoir, le peuple il s’en lave les mains. On va obéir, que faire d'autre ? On va obéir, oui, mais combien de temps encore ?

Hasard ou pas, je la lisais hier, Annie Ernaux ce matin sur France interhttps://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-30-mars-2020








29 mars 2020

#confinement jour 15 et 16

par
C’est officiel on se prend quinze jours supplémentaires de confinement, très probablement relancés de quinze le 15 avril. Comme prévu malgré les annonces on attend toujours les masques et les tests. Comme murmuré depuis un moment, il est très probable que nous soyons beaucoup à être infectés, bien plus que les chiffres validés. 

Le plus étonnant dans cette crise de panique planétaire, où drame et absurde danse le tango sur le fil de plus en plus mince de nos certitudes, c’est le peu de cas qui est accordé aux causes de tout cela. Pathétiques moulinades de nos « puissants » a vouloir régler tout cela en branlant du patriotisme, de l’esprit collectif et du soutien ému au corps médical, notions qui leur font horreur le reste du temps. 

Rien sur la contamination initiale, l'abruti qui bouffe du pangolin à l’urine, la surconsommation, le libre-échange en valeur suprême, les importations massives, le transport aérien en open bar (il y a encore quelques jours on pouvait librement voyager sans être controlé entre ces pays scrupuleusement attachés à faire respecter le confinement aujourd’hui ). Rien sur le rôle de la Chine non plus. Après nous avoir refourgué cette merde, la Chine est en passe de réussir sa bataille de la communication quant à façon "exemplaire" de traiter le problème. Le pays endossera bientôt le rôle du bon samaritain avec ses exportations massives de masques magiques que nous sommes incapables de produire ici au terme d'un demi-siècle de desindustrialisation de trucs utiles. Rien donc sur notre complicité de consommateurs et de nations aux déséquilibres planétaires qu'ils soient sociaux, écologiques ou financiers. Rien sur nos complicités d'électeurs, fonçant vote après vote vers toujours plus d'austérité et de respect des pactes de stabilité.  Non, aujourd'hui, la priorité c’est de trouver des lits en réanimation. Effort de guerre dont on se demande si le gouvernement, disrupté par un microbe, voudra sortir un jour tant le mécontentement s’amplifie dans la population. « Viendra le temps du procès ». En attendant le nuremberg des cons, on paye l’addition. Certains meurent,  les autres vivent dans leurs placards (dont le confort et la superficie ne font que reproduire les écarts de classe normalement constatés en temps de paix). 

Nouvel effet du temps. Si les journées passent lentement, en revanche leur souvenir s’efface immédiatement. J’ai perdu le fil du journal sans m’en rendre compte. J’ai sauté une journée. Cela m’arrive rarement en temps « normal ». Nous passons un joli samedi confiné, un de ces jours repos classiques après une semaine usante où l’on a la flemme de sortir. Ce jour nous ne sentons même pas coupable d’être flemmards. Nous nous remettons tous à jouer de la musique. Depuis dix jours, nous n’écoutions que peu de disques et jouions peu de nos instruments de peur peut-être de provoquer le virus. Piano, guitare, harpe, le trio tricote des morceaux maladroits mais enchantés. J’avance dans le quarto gallimard d’Annie Ernaux. A ce rythme j’aurais lu l’intégralité de son oeuvre avant la fin du confinement. 

« Ecrire la vie, non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie et le deuil ».

C'était il y a quelques mois ou années. Je crois avoir croisé Annie Ernaux dans la rue pas très loin d’ici. C’était une longue rue, je l’ai vu arriver de loin avec une enfant qu’elle tenait par la main. Je n’étais pas sûr que ce soit elle, et même si je l’avais été je ne l’aurais pas abordée. Quoi dire : J’ai dévoré votre vie ? Nous nous sommes croisés, il faisait beau. J’étais bien ce jour là, je revenais de courir, je me souviens de son expression apaisée, pas loin du sourire. Regards accrochés une demie seconde. Nous avons continué nos chemins d’inconnus connus, devenant peut être un personnage l’un pour l’autre. 

J’ai peut-être tout simplement rêvé tout cela, mais ça me suffit pour que ce soit vrai.






27 mars 2020

#confinement jour 14

par
Seule sortie de la journée : le running matinal dans le quartier fantôme entre Tchernobyl, la planète des singes et le fils de l'homme. Le film de science-fiction que nous traversons depuis deux semaines jauni peu à peu, ça commence à ressembler à un documentaire façon frères Dardenne. C'est l'histoire de Seb Musset qui cherche un pack de lait demi-écrémé en tentant d'éviter les infectés. Va-t-il y arriver ? Si oui, ces coupons réductions pré-pandémie vont-ils encore fonctionner ? Alors que je longe la succession des panneaux électoraux du funeste premier tour des municipales, une sonnerie d'école déchire le silence. Les traces papiers du monde d’avant flétrissent et laissent place aux affichages sanitaires flambants neufs : restez chez vous, lavez-vous les mains, combattez l’ennemi invisible. Les boyaux d’un rat écrasé au milieu de la rue sont dépiautés par un couple de corbeaux. Un début de file d’attente se forme devant la boulangerie, un par un c'est marqué. Je lève la main pour saluer de loin un petit vieux de mes voisins, seul et non protégé. Je vois qu’il ne me reconnait pas derrière mon masque bricolé, d’autant qu’il a le soleil dans l’oeil, mais il me répond un joyeux « Bonjour Monsieur ! » qui résonne quelques secondes sur les façades aux stores baissés que transpercent des regards inquisiteurs.  J'appuie sur l'horodateur pour savoir où j’en suis : il me reste douze minutes de sortie dans la zone autorisée. Cette crise confirme sans détour ce que l’on sait déjà : nous sommes tous à la fois fliqués et abandonnés par l’état.

Les chiffres sont tombés grâce à l’ouverture des datas d'un opérateur téléphonique : un million de franciliens ont quitté le grand Paris en quelques jours. C’est une catastrophe pour certaines régions sous dimensionnées au niveau hospitalier et une "petite" bulle d'air dans le bocal de microbes parisien. Voilà peut-être la raison de ce début d’« air de vacances » qui flotte sur une capitale creuse mais qui reste sous tension larvée. Nous devinons l’issue provisoire de tout cela dans quelques semaines, en espérant que la propagation sera efficacement ralentie grâce à nos assignations à résidence. Il restera néanmoins, dans ce meilleur des cas, l’impératif de vigilance et la distance. 

Les vacances d'été vont avoir une drôle de gueule avec nos déambulations en slip de bain et masque intégral. Il en ira de même au turbin : tous au bal masqué pendant plusieurs semaines. 

C’en est fini pour longtemps de la bise et de la poignée de mains, c'était tellement XXe siècle. 





26 mars 2020

#confinement jour 13

par
Les jours tracent tête baissée et ils ne sont découvriront probablement pas d’un fil en avril. Vue de ma fenêtre, la France et l’Ile-de-France en particulier se préparent à « la vague » avec une certaine indolence printanière. Déni, résignation, incrédulité ou rienàfoutrisme, un peu de tout cela. A l’image de cette famille de canards qui s’est échappée du Parc Montsouris et se balade décontractée dans le quartier ensoleillé, nous vaquons, un peu moins angoissés, à nos circonscrites occupations : manger, dormir et plus si dérogation. Le président tente de se rassurer lui-même lors d’un direct depuis l’hôpital de campagne de Mulhouse. Nous avons une belle armée et des TGV suréquipés pour transporter les malades les plus graves. Je n’en ai jamais douté. Mais nous on veut des masques.

Comme pour les cours d’A. et R. grâce à l’investissement (dans tous les sens du terme) des enseignants, le télétravail prend son rythme de croisière. Si le confinement nous confirme  individuellement ce que nous sommes, le télétravail, pour les chanceux qui peuvent l’accomplir, les informera de la façon la plus cinglante sur les structures et les mentalités des entreprises pour lesquelles ils oeuvrent. A-t-il été anticipé depuis longtemps ? Le matériel a-t-il été fourni ? Avait-il tout simplement été envisagé ou sa philosophie se résume-t-elle encore aujourd’hui pour nombre d’entreprises de service à celle des propos d’un RH rapportés par un cousin lointain qui le tient du copain de la comptable qui l’a entendu en lisières de l’espace détente de la compagnie P. après les annonces de Macron : « - non mais sans déconner on va quand même pas les payer pour qu’ils restent chez eux à glander ! ». S’ils glandent comme vous dîtes du haut de votre salaire bien épais, c’est d’abord qu’ils sont mal dirigés et qu’à l’évidence vous êtes trop payé.

Il en va du télétravail comme du travail en général. Il y a ceux qui font le boulot et ceux qui font tout pour ne pas le faire. Le télétravail est une extension du rapport de confiance entre l’employeur et le salarié, avec des clauses et un contrat carré. 

Marrant comme le teletravail terrorise souvent les employeurs. De ce que j’ai observé, chez moi ou ailleurs, le télétravail peut facilement vous conduire à être beaucoup plus productif qu’une présence physique dans les locaux.

Déjà, il contribue a diminuer le auto-branling-collectif de nouille qui constitue une bonne moitié du temps de travail dans les secteurs « non essentiels » de notre économie. 

Deuxièmement, le salarié s’évite en moyenne une à deux heures de transport par jour, ces cinq à dix heures par semaine de temps perdu que le salarié a intégrées comme étant « normales ». Le plus souvent de très mauvaise qualité (pollution, promiscuité, risque croissant d’attraper des virus à la con) ce temps perdu ne profite ni au salarié ni à l’entreprise.

Ensuite, pour peu que vous aimiez votre travail, l’absence même de contrainte horaire conduit très logiquement au « débordement ». En décodé : une fois que vous ne pointez plus, contrairement à ce que pense le patronat du XXe siècle, vous avez plutôt tendance à vous dépasser plus qu’à esquiver. C’est à mon sens le plus gros danger du télétravail pour le salarié : la réponse aux mails hors des horaires, le surcroit d’initiatives pour montrer qu’on existe, les petites charges de travail qui l’air de rien se diluent bien au-delà des 35 heures et l’invitation quasi constante du travail à domicile, lieu censé être neutre. Autre avantage non négligeable (pour les plus grosses entreprises), il contribue à l’individualisation du salarié et au dézingage du collectif. Allez faire une manifestation devant la boite du mail du patron, c’est tout de suite moins menaçant.

Plus que le salarié (qui va s’y retrouver au mieux avec un peu plus en qualité de vie), ce sont les entreprises qui ont en fait énormément à gagner avec le développement du télétravail.

La période que l’on vit va inévitablement changer les points de vue des uns et des autres sur le télé-travail. Bien sur nombreux sont ceux qui vont enfin réaliser que leur job est en réalisable tout aussi bien, voire mieux, depuis chez eux en moitié moins de temps par semaine. D’autres, plongés sans préparation dans le bain du labeur en ligne, vont vite s’autonomiser hors des cadres classiques et des sentiers historiques balisés par la direction omnisciente.

Une chose est sûre, après un ou deux mois à ce régime, les choses ne seront plus tout à fait comme avant quand chacun retournera dans son bureau lever le doigt et répondre « présent ! ».

Et ça c’est plutôt une bonne nouvelle, elles sont rares en ce moment.

25 mars 2020

#confinement jour 12

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Silence et beau temps sur la quartier, le climat est trompeur sur Paris. Je reconnais presque mon ciel perdu de la côte charentaise. Un nouvel ami à la maison : un escargot me tient désormais compagnie sur le mur de la cuisine. Par où est-il rentré, comment a-t-il grimpé aussi haut ? J'y vois le signe d'un changement positif du climat sur Paris à l'air purifié.

L’événement people de la journée, c’est la descente au ravitaillement. Tel un héros de Prison Break, je me suis tatoué sur l'avant bras le plan du SuperBouffe Market. Mon but : accumuler des vivres, ne croiser personne, ne pas me gratter le nez, survivre quoi. Mes passages ici sont assez rares pour que je constate une légère flambée des prix 5 à 10% sur pas mal de produits en deux semaines.

Plusieurs commerçants du quartier n’acceptent plus les clients physiques, il faut commander sur internet. D’autres s’auto placent en couvre-feu. Horaires de guerre : 7h-17h. Je n’aime pas du tout l’ambiance dans laquelle on glisse très tranquillement, les mains propres, surlavées au gel hydro-alcoolique. Il parait que dans les campagnes, faute de main d'oeuvre, les légumes partent à la benne. Paradoxalement, et alors que les frontières (comme les marchés ouverts) sont fermées, je trouve encore des tomates espagnoles au supermarché. Le ministre de l’agriculture appelle les neo-chômeurs pour cause de confinement à travailler dans les champs, en totale contradiction avec les mesures annoncées au même moment par le premier Ministre. On marche collectivement cul par dessus tête (sans masque) sur une base désormais horaire.

La rumeur table sur six semaines d’enfermement. Certains parlent de deux ou trois mois, les demandent même. Je n’en reviens pas d’un tel renoncement volontaire à nos libertés fondamentales sans fondement scientifique autre que ceux "vus à la télé". Notre soumission, à laquelle je contribue bien volontiers, m'effraye encore plus que cette contagion. L’esprit est court-circuité, tétanisé. Macron n'en espérait surement pas autant. Je suis prêt à parier que cette improbable histoire de confinement ne lui plaisait pas (d'où les atermoiements du début) et qu’il ne sait plus à désormais plus à quel saint scientifique ou économique se vouer.

Le bilan de son quinquennat sera exactement l’inverse de ce que pourquoi il a été élu : il renationalisera à tour de bras, le pays va se prendre une gamelle de PIB historique, il aura défoncé tous les pactes de stabilité et aura été le premier président à payer des semaines les gens à rester chez eux. La cause est grande c’est entendu, mais il aura été le premier président à foutre l’intégralité du pays à l’arrêt. D’autant que c’est sans fin, il n’y aura pas d’issue heureuse. Il y aura des morts de ce virus, on ne sait juste pas combien ni sur combien de temps puisqu’on ne sait pas les compter. Comment conclure un tel cycle ? Comment redémarrer comme avant ?

Même si nous sommes copieusement mis à contribution et que nous sommes tous concernés (les Français sont inquiets à 87%, et 73% à considérer, malgré les mesures, que La France n’est pas prête à faire face au virus*), Macron sait que la patience aura des limites, (le barnum autour du professeur marseillais en est le premier révélateur) et que le peuple va progressivement y laisser sa peau mentale. Pour l’instant nous dansons, en intérieur, sur une bombe qui tôt ou tard lui explosera à la gueule quand on sera las d’applaudir chaque soir à 20h comme seule activité physique de la journée.

Il sait aussi que quoi qu’il arrive son quinquennat sera marqué par ce premier semestre 2020 (qui tombe au milieu de son mandat) et qu’il est cramé. Quelle meilleure solution de ne pas perdre les élections que de simplement ne plus les organiser ? Nous n’en sommes pas là. Et pourtant. Qui aurait seulement pu imaginer, il y a encore trois semaines, cette assignation nationale à bouffer des chipsters sur canapé pour combattre un ennemi invisible ? Qui aurait pu imaginer que l’on observerait, à la place des publicités sur les abris bus parisiens, des affiches à slogan unique (sur fond de couleurs douces) nous ordonnants de nous laver les mains et de rester à la maison ? Il y a l’épaisseur d’une feuille de cigarette entre notre peur légitime et la totale perte de contrôle collective, planétaire. L’évaporation de la démocratie nous attend au tournant et le pire c’est qu’on ne sait même plus voir où se situe ce tournant tant chaque jour nous plaque un peu plus la gueule par décret dans les eaux visqueuses du non-retour.

"Il est plus facile de faire sortir le dentifrice du tube que de le remettre dedans".

Il faut vite sortir de cycle sanitaire qui nous fait glisser dans un autre monde confiné. Le durcissement ou le prolongement est un faux débat. Une quarantaine c’est quarante jours. Au-delà, c’est que l’on à d’autres intentions et/ou que l’on obtiendra d’autres résultats.

*sondage Elabe/BFM du jour


24 mars 2020

#confinement jour 11

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A. et R. sont rodées. Grâce au suivi serré de l’instituteur et de certains professeurs, j’arrive à maintenir un semblant d’école et de disciplin, même le dimanche (celui ci ne voulant plus rien dire).

Le temps confiné en décor unique permet de décrocher de la notion d’horaires. Si ce n’est pour les applaudissements de vingt heures, nous évoluons dans une longue plage floue d’occupation de l’espace s’organisant autour du soleil. Je me trimballe avec mon pot de terre et sa pousse de coquelicot, le matin d’un côté de l'appartement, l’après-midi de l’autre. Nous ne regardons plus la télé, n’écoutons que peu de musique. Le silence est apaisant, pour l'instant. Si ce n’était pas pour cette petite interdiction de sortie cela ressemblerait presque à un long week end de vacances. L. me dit au téléphone qu’elle n’a plus envie de sortir, c’est un peu pareil de mon côté. Les rats des villes s’habituent à leur cage dorée.

Le soir venu, nous faisons le bilan des occupations de la journée, A. ne sait plus si on n’a fait tel ou tel exercice de fitness ce matin ou hier. Tout se confond, tout est à la fois lent dans l’instant et fugitif dans le souvenir. L’autre bout du monde, c’est trois rues derrière. Le virus n’est plus qu’une chimère, nous ne voulons rien en percevoir. A quoi bon ? A chaque fois que je vois la tête de l’androïde et de son parterre de teubés, je me sens devenir haineux. Mieux vaut éviter. Je craignais une restriction du jogging et j’apprends que le Premier ministre vient de passer l’autorisation de 30 minutes à une heure en complément de la fermeture des marchés ouverts qui pourront quand même ouvrir s’il est décidé en local de ne pas les fermer (si si vous avez voté pour ces connards).

Un confinement total n’a pas de sens sans test généralisé. Un confinement total est impossible sans ravitaillement alimentaire. Un confinement total est illusoire sans policiers protégés. Le gouvernement est pour le moment incapable d’assurer les trois. Un confinement total est surtout une preuve d’échec, la démonstration par l’exemple de la faillite des gestions néo-libérales des nations, dont les chefs de service, fidèles à leur tradition, font désormais payer le prix de leur nullité à chaque citoyen.

L'espoir d'une "amélioration" ne tient qu’à la responsabilité des Français et à leur capacité à encaisser cette aventure intérieure. Quel sera le point de bascule ? Pour l’instant nous avons l’air responsables et motivés, en résumé : nous avons tous plus ou moins peur pour nous et nos proches. Mais qu’en sera-t-il dans deux semaines, trois, un mois ou deux ? Quel sera le point de bascule de l'équilibre fragile entre cet effondrement intime et collectif, notre psychologie d’intérieur puis l’économie dévastée d’un pays, et le nombre de vies sauvées ? D’autant que ce nombre ne sera, par définition, jamais assez et qu’il tourne dans le vide tant que l’intégralité de la population n'est pas testée.

Dire que l'on raillait avec le plus grande morgue il y a encore un mois ceux qui s’aventuraient à évoquer, à minima, une fermeture des frontières si la danger était à ce point sérieux. Vous vouliez de l’échange ? Et bien restez chez vous maintenant.

A bien y regarder, j'ai l'impression que cette pousse de coquelicot n’est qu’une vulgaire salade.


A lire : https://france.attac.org/se-mobiliser/que-faire-face-au-coronavirus/article/et-maintenant-on-culpabilise-les-citoyens

23 mars 2020

#confinement jour 10 : L'intime collectif

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J’entends les critiques de Twitter (que sait faire Twitter à d’autre ?) sur les diaristes en herbe, ces privilégiés qui romancent l’épidémie en retrouvant la plume et leur héros préféré, eux-mêmes, "sans avoir à s’embarrasser des figurants" comme l’écrit très justement Pacôme Thielemans.

J’aime les journaux intimes, tous même les mauvais, leur lecture est quelque part rassurante, leur rédaction apaisante. Ecrire le quotidien est mon autre drogue avec la course en solitaire, si proche : rigueur quotidienne, maintien d’une pratique physique et intellectuelle, oxygénation. De ce côté la renaissance actuelle des blogs et des journaux de confinement sur les réseaux est un petit bonheur imprévu.

Ecrire, une façon de signifier pour un semblant d’éternité que tout d’une journée, l'esquisse d'un sourire, la couleur d'une fleur, la peur à l'intérieur, même et surtout l’ennui, est précieux.

Le journal a toujours ma préférence littéraire. Depuis le collège, les fictions m’emmerdent. J’aime Balzac pour ses portraits d'une époque à travers la description d'une poignée de porte et Proust pour sa faculté à tourner 3000 pages autour du pitch (le cul d'Albertine). L’histoire m’importe peu, traverser la rue vaut mille fresques en trois tomes.

Je traverse la rue et je retrouve mon seul vrai boulot : élever mes filles. Circuler avec des enfants devient de plus en plus mal vu. Comme je le présentais la semaine dernière, il faudra slalomer la semaine prochaine entre ceux qui se contrefoutent toujours du virus au supermarché et ceux qui sont prêts à te dénoncer parce qu’ils t’ont vu par la fenêtre. Courir sera probablement supprimé dans les heures qui viennent vu l’hystérie des experts médicaux à la parole divine sur les plateaux télés. Ils te veulent obèses devant la TV, manger 5 séries et JT par jour.

En attendant, on se remet au fitness, cette fois sur du Cure.

"I never thought tonight could ever be
This close to me"

C’est étrange de l’écrire mais, mettant de côté la non possibilité de sortir, nous passons un de ces dimanches de confort moderne classique : ratatouille bio, récupération des devoirs en retard, confection d’un flan, sessions de croquis et de portraits et visionnage d’un Disney en anglais.
Les échos d’un nouveau scandale médical impliquant Macron et sa garde rapprochée d’incompétents monte sur les réseaux. Ne nous énervons pas. Ils rendront des comptes en temps voulu.

Accrochons-nous à ces petites satisfactions quotidiennes, cette crise aura au moins deux effets positifs : L’UE, démontrant à grande échelle sa totale inutilité, s’autodétruit sous nous yeux et, pour l'instant, nous mangeons mieux.

22 mars 2020

#confinement jour 9

par
On parle de phase d’adaptation. Je n'y suis pas encore. Double peine des confinés en ville : cumuler l’isolement et la crainte de la promiscuité. Si on sort un jour de ce merdier, je développerai un plan B pour la prochaine pandémie. Il est hors de question que moi et mes proches crevions dans cette ville de merde avec la probabilité non négligeable d'avoir comme seule vision à l'arrivée du dernier soupir ce mur décrépi puant le pipi et fort opportunément tagué « aller niqué vos races en enfer » .

Frissons toute l’après-midi, je me crois atteint (évidemment), mais je pense que c’est juste la fatigue et le ciel gris. Aussi prévoyant que le gouvernement, je n’ai pas de thermomètre. Il s’est passé quatorze jours depuis mes vraies dernières prises de risque de contamination à savoir l'aéroport de Barcelone.

Suis-je contaminé asymptomatique, non contaminé ? Nul ne le sait, pas de test évidemment. On n’est déjà pas foutu de fabriquer des masques en tissu alors des tests pour chacun, on les aura entre Pâques et la semaine de l'inauguration de la nouvelle version de Notre-Dame. Non, pour un pouvoir usé, qui se refait une santé dans l'opinion, mieux vaut continuer à culpabiliser les individus et confiner en collectif. Ma seule évaluation : suis-je encore capable ou pas de faire du sport ? La réponse est oui donc je vais bien.

Je n’écoute que très peu les infos, me bloquant du matin au soir sur FIP avec quelques effrayants sauts de puce sur les chaines information.

Il parait que le climat législatif va se durcir. Vais-je seulement pouvoir alterner la garde de mes filles tous les trois jours comme nous l’avions envisagé alors que nous habitons tous les deux dans le même quartier ? Va-t-on devoir tous réhabiter ensemble, s’entasser plus pour supporter le confinement ? Si la logique sanitaire reste à prouver (j’espère qu’elle le sera), nous glissons peu à peu dans l’absurde. Pourquoi confiner si l’on peut continuer à travailler ? Pourquoi rester chez soi toute la journée, si inévitablement on se retrouve entassés à un moment dans les supermarchés métamorphosés en bouillon de culture ? Et comment confiner des immeubles avec cent appartements où tout le monde peut circuler ? Dans quel état désastreux va-t-on récupérer les couples qui se tapent déjà sur la gueule, les familles à 5 dans 40m2, celles et ceux seules dans une studette sans fenêtre (ah Paris…) ? Va-t-on devoir mourir d’une carie non soignée parce que la priorité c’est la pandémie ? Va-t-on devoir rester bloquer deux mois dans un ascenseur en panne, parce que « dépanneur » est devenu une activité « non essentielle » ? Va t-on devoir mettre un militaire derrière chaque civil ?

Si les sacrifices d’un confinement de quelques semaines sont nécessaires, il faut s’interroger sur les conséquences sociales, mentales, physiques et économiques d’un prolongement de la durée ou d’un durcissement. Quelle est la logique finale d’un confinement total ? Finir par tirer à vue sur les gens pour les protéger d’eux-mêmes ? Que des policiers sans masque mettent en prison pour leur santé des types à plusieurs dans la même cellule ? Quelle est la logique économique d’un suicide pour éviter l’hécatombe ? Tout cela parce qu’on n’est pas foutu de fournir des tests pour identifier des porteurs sains. Retournons tous dans nos cages regarder des publicités pour un monde dont on ne plus profiter. Nous sommes tétanisés par la peur et prêts à obéir. Nous voulons l’armée, nous voulons sacrifier nos libertés, nous encensons un pouvoir que nous détestions il y a deux semaines.

Mon quartier (les limites de notre nouveau monde) pourtant respecte plus ou moins les règles et se discipline jour après jour. Il y a toujours des exceptions ça et là, mais de moins en moins jour après jour. On se parle de loin en achetant une baguette, mais on se parle encore. Est-ce trop encore ou doit-on déjà se considérer comme criminel de guerre ? Dans ce cas-là, j’en connais d’autres sur la liste, bien plus haut placés, qui ont permis à des milliers de parisiens plus thunés dirons-nous, d’aller contaminer en SUV hybride le territoire entier.

Derrière les exemples désastreux d’apéros clandestins ou de barbecue sur les plages, j’espère (encore un peu) que le gouvernement et les maires feront un peu plus confiance au sens de la responsabilité de l’écrasante majorité des Français.


21 mars 2020

#Confinement jour 8

par
Attestation manuscrite au poing, je descends à l’aube courir dans les rues du quartier. Je n’ai pas couru depuis quinze jours hormis quelques séances d’appartement. Je peux me passer de la cigarette de l’alcool, plus difficilement de la course. Je ne croise pratiquement personne à cette heure-là. Ou plutôt si. Deux sans abris, îlots de vie au bas des rues désertes où l’on entend à cette heure-là que le croisement des corbeaux et le claquement des volets comme dans les ghost-towns des vieux westerns.

L’isolement de ceux auxquels on ne fait plus attention depuis longtemps crève les yeux maintenant.
Les oiseaux me narguent désormais à quelques centimètres, pianotent de petits bons sur les rambardes des balcons. Les rares fois où je passe dans l’allée, ils ne décollent plus aussi sec comme avant mais prennent le temps de me regarder de haut. Les oiseaux ne se cachent plus pour nous dire :

- On fait moins les malins maintenant, hein les humains ?

Pour l'instant les humains, eux, restent conditionnés au trottoir. Distance de sécurité ou pas, peu marchent au milieu de la chaussée. Les rues sont réservées au piéton de fait, et pourtant les piétons continuent à y laisser la priorité à des bolides imaginaires. Ceci dit, on n’est jamais à l’abri d’un livreur Uber eats, relique incongrue de la start-up nation, kamikazant pour un bol de nouilles en scooter électrique. Ce serait bien con de mourrir écraser dans une ville sans voiture.

C’est l’heure de vérité. Après une longue observation des lieux et des us par la fenêtre et une étude de marché de l'heure la plus appropriée en fonction des livraisons, j'entre pour la première fois dans la supérette en temps de "guerre sanitaire".

Des palettes d'articles jonchent les allées, les manutentionnaires et le personnel ne chôment pas pour réapprovisionner les étalages. Certains portent des gants d’autres non, un des vendeurs me reconnait malgré mon bâillon et me demande comment je vais. Je lui fais un V avec le main. Ces mecs sont inconscients ou très courageux, mais dans les deux cas pas loin d’être des demi dieux à mes yeux. A la différence de plein de jobs que nous avons le confort de pouvoir exécuter en télé-travail, leur métier est essentiel. Comme souvent dans ce monde d’avant qui marchait cul par dessus tête, plus une tâche est indispensable à la collectivité moins elle est rémunérée.

Ça marche avec presque tout :
Des urgentistes qui sauvent des vies ? Pas important, ça ne vaut rien, les gens ça doit mourrir quand ça doit mourrir.

Les enseignants en charge de l’éducation de centaines d’enfants simultanément ? Penses-tu, des feignants.

Les chercheurs ? Pas assez rentables les chercheurs, ils ne trouvent pas assez souvent.

Le type qui t’apporte ta bouffe et nettoie ta merde ? Pas de Bac +12 pour ça, à quoi bon le payer correctement ?

Voilà le monde qu’on a voulu, celui qui pour lequel on a voté, celui auquel même si l’on se trouve « pas assez con pour voter » on contribue jour après jour depuis notre naissance avec nos renoncements, nos offres promos par paquets de douze, nos commandes en ligne. De nos smart-phone à nos cure-dents en passant pas nos fruits tous importés de l’autre bout du monde, fabriqués, cultivés, assemblés au plus faible coût financier donc au plus lourd coût humain et écologique.
Mais je m’emballe, où est ma liste de courses ?

Merde, j’ai fait tomber le papier. Tant pis je vais arpenter les rayons calmement en tentant de garder mes distances. J’ai répété la scène dans l’appartement : mon gros sac sur l’épaule droite, ma main droite nue maintenant le sac mais ne devant jamais toucher à rien d’autre, je dois saisir les articles avec ma main gauche enrobée d’un gros gant de ski (c’est tout ce que j’ai trouvé dans l’appartement, étrange je n’ai pas skié depuis cinq ans).
Ce n’est pas la pénurie générale mais il n’y a plus aucun produit de lavage ou d’entretien, plus d’oeufs, et je prends les dernières bouteilles de lait. Le rayon des pâtes est devenu communiste : c’est un alignement warholien d’une même marque sur dix mètres. Une marque avec un nom italien genre " Bastafioni " probablement tout aussi bidon que la qualité gustative du machin. C’est trop bon marché pour être de qualité.
Le principe des distances de sécurité est à peu près respecté par tous, hormis quelques petits vieux, ceux au dos courbé et dont tu peux compter les vertèbres à travers le manteau rapé comme je l’ai lu dans un commentaire sur Facebook. Eux et elles ne changent rien à leur routine quotidienne : un petit cabas de secours, de quoi tenir un ou deux jours pour eux et leur animal de compagnie. Les choses se compliquent à la caisse avec la manipulation des articles dans tous les sens. On ne perd pas le rythme, toutes les consignes de sécurité sont soudainement balayées, il faut abattre du client et que ça défile. Nos articles se mélangent entre clients après le scan. Nous sommes tous à moins d’un mètre les uns des autres, la plupart sans masque.
Au tapis d’à côté, je reconnais un célèbre philosophe médiatique qui ravitaille également entre sérénité et empressement. Food for thoughts. Je ne l’aimais pas particulièrement, mais je lui reconnais au moins ça : il est là au milieu de nous alors qu’il avait surement mille endroits plus plaisants où aller vivre sa quarantaine.
J’enroule un kleenex sur mon doigt pour composer le code de la carte, le tout avec une main, celle gantée étant condamnée. Curieuse gymnastique digitale où la moindre erreur conduit à devoir ramasser le précieux sésame bancaire sur le sol très possiblement contaminé.

Je sors de ma première excursion à la supérette avec le même niveau de fatigue qu’après mes trois kilomètres de course du matin. Je vais désormais privilégier les « petits » commerçants du quartier bien plus strictes sur l’hygiène, aux articles souvent plus chers mais plus locaux et très souvent de meilleure qualité. Cet épisode va creuser toutes les inégalités alimentaires, éducatives, culturelles.

Processus de désinfection à mon retour à la cellule même si je suis loin d’être parfait, je laisserai le sac quelques heures avant de le toucher et de manipuler son contenu. Douche, j’ai désormais des mains calleuses de vieux marin à force de me les laver. Ce nouveau quotidien un peu mieux maitrisé, je suis plus efficace dans le télé-travail, moins de temps perdu qu’en temps normal finalement.

Ce gouvernement pour qui « le travail c’est la santé », mais pas les masques, s’apprête à supprimer les 35 heures et raccourcir les vacances en entubant massivement les français confinés qui devront prendre une partie cette peine de réclusion en « congés payés ». Nous vivons déjà une perte de liberté, nous pourrions bien vivre dans les mois qui viennent une régression des droits sociaux sans précédent. La stratégie du choc s’opère sous nos yeux et nous y contribuons pour notre santé et celle de nos proches, oserions même nous affirmer avec la plus belle fougue libérale des jours de grève que nous sommes "pris en otage" ou tout au moins prisonniers. Tout se paiera androïde, tout se paie toujours. Quoi qu’il en coûte.

L. au téléphone. Nous étions tous les deux persuadés d’être un jeudi, mais non c’est bien vendredi. La dilatation du temps commence à opérer. Nous sommes en week-end de pacotille. Nos voix numériquement recomposés autour d’un apéro chacun à son balcon. Se souvenir de chaque instant, chaque sensation, être là l'un pour l'autre dans les pleins et les creux, se nourrir d'hier, imaginer les après sans se laisser trop emporter par demain.

Nous vivons notre séance de cri de 20 heures par le balcon en simultané.

D'autres apéros en ligne qui réchauffent avec les amis sur Skype qu'on réapprend à faire fonctionner.
Je m'en retourne à la confection de plats pour la semaine, sans passer un instant par la case écran ou info alors que c'est mon carburant en temps normal. Ce qui m'importe pour l'instant c'est que j'ai vu un peu grand : me voilà avec une ratatouille pour vingt.

Dommage que je ne puisse pas vous inviter.




20 mars 2020

#confinement jour 7

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A. me rejoint à l'aube. Je suis réveillé depuis deux bonnes heures. Je lui propose une sortie rien que pour nous deux avant le réveil de sa grande soeur. La routine sanitaire est acquise. Gants et Baillons en polaire rouge, laisser-passer dans la poche. Descendons sur la piste Corona en prenant garde de ne pas accrocher les portes.

Main dans la main, nous sommes les spectateurs privilégiés de la symphonie matinale sur la petite place arborée, propriété exclusive des oiseaux. A. pointe du doigt les premières fleurs sur les branches, c’était au programme d’une de ses dernières leçons.

Une pyramide de gros pains rustiques à la boulangerie du coin de la rue. Il n’y en a jamais eu autant à cette heure. Les maraichers, les bouchers et les boulangers redoublent d’effort pour fournir de l’abondance au coin de nos rues désertes.

L'école en temps de confinement. Je constate une réelle différence entre le primaire et le secondaire. L’instituteur d’A. a organisé une boucle mail, simple et touchante. On y donne exercices et leçons à réviser, quelques conseils et une phrase d’encouragement. A. est très attachée à son instituteur. Même quand il n’est pas là, à ses yeux en termes d’instruction, c’est lui qui fait la loi. Dans le secondaire, c’est plus compliqué. Le logiciel tant vanté par un ministre fonctionne mal et il est différemment suivi par les professeurs. J’apprends à R. à se dépatouiller des fichiers .PDF, comment zipper et dezipper une présentation et autres basiques de la vie numérique. Je croise les doigts pour qu’elle continue à être sérieuse et ne glisse pas dans le laisser-aller vu la situation et la piètre ergonomie du logiciel. Je n’ose imaginer la situation scolaire d’enfants qui sont déjà en quasi décrochage à l’école alors qu’ils se retrouvent confinés parfois à plusieurs, et / ou sans ordinateurs.

Nouvelle crise d’A. parce qu’elle s’est trompée dans ses exercices. Seule solution pour la calmer, le bain, ce spa des confinés. Cela fonctionne, nous nous occupons chacun à nos travaux, chacun dans notre coin.

Le soleil revient en force sur nos façades blanches. R.ouvre la fenêtre et joue de la guitare pour la rue. Je conviens d’un rendez-vous à mi-chemin avec C. pour lui déposer les enfants à la mi-journée. Tant que c’est possible nous allégerons les alternances de garde à trois jours.

La pâté de maison, notre seul horizon, ressemble aux reconstitutions américaines en studio des rues « si typiques » de Paris (à savoir sans voiture et sans piéton dans l’imaginaire mondia). Tout ceci a des saveurs de The Handmaid’s tale. En six jours, on s’y est globalement plié. Pour certains et j’en suis, on demande même plus de fermeté avec les contrevenants, plus d’hygiène à chaque instant. Il va falloir être vigilant sur nous, notre entourage, nos réactions communes, notre condition physique mais aussi mentale. On se prend a rêver sur le monde qui va changer après, mais il ne faut surtout pas rêver. Il y aura un avant et un après, oui, mais il y a surtout un pendant, nous définissons la suite.

Ma cellule cosy est désormais comme toutes celles de la cour : les fenêtres grandes ouvertes la journée. Quelques voix résonnent brièvement, quelques impatiences d'enfants et les oiseaux, des mouettes un moment et l’écho limpide d’un clocher. Mon quartier parisien ne s’est pas transformé en ville de province, tendez l’oreille c’est un village de campagne. Les peurs s’effacent provisoirement, demain n’existe plus jusqu’à la prochaine fois.

Les objectifs sont simples : terminer la cuisson des légumes, ne rien gâcher, se laver les mains, répondre aux questions du boulot, prendre des nouvelles des siens.

J’envoie un message à mon père plus pour lui donner un peu de nouvelles plus que pour en prendre des siennes, j’en connais les grandes lignes. De ce qu'il m'a été rapporté, il ne réalise pas vraiment ce qui se passe en ce moment. Lui est déjà isolé depuis des mois à l’hôpital, et n’est connecté au monde que par un écran de télé où tout n’est plus qu’une fiction éphémère où le télé-crochet des bibelots de Sophie Davant a la même valeur que le bodycount de la pandémie. On a tout imaginé depuis des mois à son sujet, il a tout traversé débonnaire et sans mémoire, et aujourd’hui l’absurde : Toute visite est interdite pour sa sécurité, ce n'est plus son corps mais l'extérieur qui est un danger.

Mes colères sont en pause. Toute sauf une. Ce scandale d’un pouvoir qui, plus de trois mois après le départ du virus, n’a toujours de masque à distribuer à son corps médical comme à sa population. Je ne comprends pas la complexité de cette tâche pour un exécutif si prompt à donner des leçons sur le travail des autres, alors qu'il y a encore cinq jours dans n’importe quel Mac Donald’s du territoire français on offrait un Avengers en plastique, fabriqué à douze mille kilomètres de là, pour chaque Happy meal à quatre euros commandé.

La semaine dernière est un monde englouti, la prochaine une chimère. Tout nous parait incertain, on avait juste oublié que tout l'a toujours été.

Ce que j’ai écrit hier est contredit à ma fenêtre le soir même. A 20 heures, c’est l’ensemble de la cour qui est sa fenêtre pour applaudir, dix minutes de joie balayée chaque minute par le faisceau bleuté de la tour fantôme. Je découvre ces façades que je connais pourtant depuis dix ans. Les hurlements, les sirènes pour les infirmiers, les docteurs, le personnel hospitalier, mais cette émotion collective ne leur est pas uniquement destinée. C’est notre point de rencontre, la façon la plus sécurisée de se prendre dans les bras et de tous s'encourager.


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