dimanche 12 avril 2015

Les fantasmes économiques d'Emmanuel et Manuel

Bénissons Saint Milton ! La politique libérale du gouvernement cartonne ! Les marges des entreprises augmentent, c'est L'INSEE qui le dit. L'institut national prévoit même une hausse "spectaculaire" dès cette année. La reprise est imminente selon L’Élysée. Elle serait déjà là même. Faites gaffe aux giboulées de lingots dans la rue. Sortez K-way et Pataugas sur la route de Pole Emploi. On va glisser sur les liasses !


Dans un publireportage de jene sais plus quel JT suce-boules, en duplex depuis la stratosphère, Emmanuel et Manuel sont fiers d'eux. Choc de compétitivité, crédit d'impôt et pacte de responsabilité ont marché. Pour les marchés. Parce que côté chômage, c'est zéro. Enfin en-dessous de zéro, vu qu'il augmente. En France, on n'a pas de pétrole mais on a toujours des idées de com' à la con pour bien arnaquer le populo : Emmanuel et Manuel ont relooké l’antienne de la reprise imaginaire (avec une petite nuance qui ne manque pas de causticité : la croissance sans emploi).

La preuve. Comme 40 milliards de cadeaux fiscaux aux entreprises ce n'était pas assez, les ministres de droite ressortent en urgence un petit bonus de 2,5 milliards fin mars, c'est la collectivité qui régale. On appelle ça une "aide à l'investissement". En espérant que deux minables petits milliards suffiront à convaincre les patrons de cracher la thune, et facultativement d'embaucher un ou deux pécore, là où quarante n'ont visiblement rien provoqué à part une hausse significative de leur trésorerie. Entre le feuilleton du suicide en A320 et la saga média de notre nouvelle famille royale, (les Jean-Marie de St-Cloud de la haute haine, père et fille), l'indécent cadeau est passé à la rubrique faits-divers. Pendant ce temps, les budgets publics sont dézingués un peu partout. Mais n'allez surtout pas qualifier ça d'austérité, c'est de la res-pon-sa-bi-li-té. Nuance sémantique sur la ligne temporelle : L'austérité, c'est quand le peuple paye pour les projets ratés de son gouvernement. La responsabilité, c'est quand le gouvernement projette de faire payer le peuple pour réussir. On alternera régulièrement l'un et l'autre pour une bonne cuisson à l'étouffée.

Ceci étant écrit, pourquoi le nombre de chômeurs chuterait-il ? Plus d'un tiers d'entre eux ne reçoivent déjà plus aucune indemnité, et ils sont une formidable excuse pour continuer à mettre la pression sur les salariés. Rappel : Les salariés sont les seconds privilégies de la République (juste derrière les fonctionnaires qui eux méritent que Cazeneuve ré-ouvre Cayenne pour les parquer en les forçant à écouter du ZAZ à vie). Ces salauds de salariés, avec leurs maudites rémunérations et leurs multiples couvertures sociales, cause de tous nos maux locaux.

Caricatural ? Voilà donc, entre deux pauses sur la couverture de Voici, ce que le ministre de l’Économie déclarait il y a deux semaines chez nos amis allemands (experts en croissance sur boulots à bas salaire et vol en manuel) :


Et ouais gars, c'est pas con ça : Il y a des chômeurs à cause des travailleurs. Y a pas photo : Le mec mérite ses millions.

Comprenez bien que, au bout du bout des milliards déversés en pure perte dans le "soutien" aux entreprises, les prochaines cibles gouvernementales seront les salaires et les contrats de travail (et les 35 heures, Manu en fait une affaire personnelle). Que les socialos de gouvernement soient économiquement de droite, on s'en moquerait presque (qui ne l'est pas désormais ? Moi même j'épargne jalousement pour m'acheter un paquet de Pépitos rien que pour ma gueule. Dans six mois, je l'ai, vous n'aurez rien bande de crevards). Si ce gouvernement réussit son coup, je serai le premier à le féliciter. Mais le pataquès libéral ne marche pas, ça n'a jamais marché, ça ne marchera jamais. Ce n'est pas en appauvrissant les travailleurs, en les précarisant avec zéro visibilité à six mois qu'on leur donne 1 / Les moyens de consommer 2 / Pour ceux qui ont les moyens de consommer : l'envie d'investir. Il faut avoir le QI d'une amibe ou d'un chroniqueur éco du Grand Journal pour ne pas le comprendre.

Comptons sur nos poltrons pour céder dans l'indolence aux doléances patronales. Après avoir empoché la cagnotte, certains geignent sur leur impossibilité d'embaucher car il serait trop coûteux de licencier. A défaut de croissance, la destruction émancipatrice du CDI est au coin de la rue (ceci dit je ne connais déjà quasiment plus personne en CDI). Le contrat de travail unique, flexible à mort (avec contrat pourri, sans sécu, sans salaire ou à siège éjectable incorporé), nous sauvera c'est promis. Une fois que nous serons tous précaires au long cours et terrorisés au quotidien, l'économie repartira à n'en point douter. Emmanuel et Manuel devraient lâcher la bibliothèque bleue de la libertarée Verdier-Molinié (qui est au droit du travail ce que Zemmour est à l'amour de son prochain) pour compulser les études de leurs propres services, et notamment celle récente réalisée par la DARES montrant que 36% des CDI conclus sur l'année 2011 ont été rompus avant un an, et 50% avant deux ans. Pour les emplois peu qualifiés, la proportion des CDI rompus dans l'année grimpe à 52 %. Sacrément flexible ce contrat de plomb supposé contraindre les employeurs au point de les empêcher d'embaucher.

Nous sommes donc une fois de plus dans l'incantation libérale du gagnant-gagnant, purement fantasmatique pour les trois-quarts de la population. La flexibilité prônée n'est (encore) qu'une optimisation à sens unique des "coûts salariaux". En décodé : moins payer les salariés gonfle les marges, marges qui ne se traduisent pas en embauche ni en investissement mais systématiquement en rétribution de dividendes pour les actionnaires. On devrait commencer à comprendre, ça fait plus ou moins trente ans que ça dure.

D'ailleurs, depuis le retour d'un discours libéral assumé au sommet de l’État, les marchés ne se sont jamais aussi bien portés. Le jour de la confidence berlinoise de Macron, le CAC claquait même la barre des 5000 points. Rappelons les fondamentaux : La crise, c'est quand tu crèves de faim. La reprise, c'est quand tu crèves de faim et que la bourse va bien.

3X rien au sujet de la jeunesse


78 fermetures de classes maternelles et primaires à Paris ...dont une dans l'école maternelle de ma fille (et ce contre toute logique démographique). Ma gamine aura ainsi le bonheur de passer de 25 à 32 enfants dans sa classe. Elle qui voulait faire "maîtresse" quand elle serait grande, elle se réorientera probablement vers "chef de camp de garde". J'imagine que tout ceci rentre dans l’effort pour l’accès à l'éducation dans les meilleures conditions cher à notre glorieux Président durant sa campagne, et l'égalité des chances pour les filles qui tenait tant à cœur à la ministre Najat Vallaud-Belkacem il y a encore deux ans

A moins que tout ceci ne soit juste qu'une formidable publicité pour l'école privée.

S'attaquer aux enfants pour compenser les milliards déversés aux entreprises qui n'embauchent pas. En plus de son incompétence, ce gouvernement est minable. 

Mais mon petit doigt me dit que parents et enseignants n'ont pas dit leur dernier mot.  Le printemps sera chaud.

Source de l'illustration : Sébastien Fontenelle