lundi 26 novembre 2012

Notre univers impitoyable

Le comédien Larry Hagman est mort. Avec lui disparaît le légendaire salopard du clan Ewing, héros de la série Dallas qui a marqué les samedi soir de mon enfance. Au début des années 80, avec son sadisme jovial (relevé par chez nous du doublage bonhomme de Dominique Paturel[1]), le Texan à la tête de l'empire pétrolier hérité de son père cadençait d'un libéralisme décomplexé les foyers français ensuqués dans un étatisme suranné.

Tel l’alunissage d’Armstrong pour les anciens, ou deux générations plus tard le premier atterrissage sur Loana, la diffusion le samedi soir de Dallas est mon premier souvenir d'évènement télévisuel national (alors suivi dans la soirée sur TF1 chaîne publique des "Droit  de réponse" de Michel Polac où l’on s’envoyait du cendrier à la gueule en se traitant de fasciste).  Me restent gravées les errances éthyliques de Sue Ellen ou ce cliffhanger de juin, nous laissant tout un été dans l’attente de savoir qui avait tiré sur JR. 

La série commençait sa diffusion aux Etats-Unis sous l’air Carter, son succès préfigurant peut-être le triomphe de Ronald Reagan deux ans plus tard et de Bush père dix ans après. Débarquée en France en 1981, la série accompagnera, comme un sas de décompression pour certains, le premier septennat de Mitterrand. Derrière le soap de luxe et la perversité suave de ses héros, et bien qu’il n’y soit jamais question de politique, Dallas était un puissant spray des idées libéralesDes hommes de pouvoir aux gros derricks gorgés d'or noir (sans trop de traces d'ouvriers) y écrasent leur prochain. L'argent, qui coule à flot, n'est qu'un outil quotidien pour y affirmer sa virilité. Les femmes ne sont bonnes qu'à dépenser, se faire courtiser, se faire tromper, éventuellement se prendre une rouste car elles éduquent mal leur gamin[2]. Et la famille se saoule copieusement le soir venu pour oublier sa bassesse devant la doyenne du clan dépassée par les monstres qu'elle a engendré. 

Dallas nous apparaissait comme un conte de fées avec de gentils niais broyés par de vils personnages assoiffés de supériorité, évoluant dans un luxe qui, du vert pistache des cabriolets Mercedes aux intérieurs kitchs et surchargés de Southfork, prouvait avant tout leur total mauvais gout et une inculture crasse.

Dallas et son récit des fortunes et infortunes familiales n'ont pas survécu aux années 90 et à la financiarisation de l'économie. Qu'aurait fait JR dans les années 2000 ? Il aurait ses journaux, sa chaîne d'information continue, aurait liquidé "Droit de réponse", délocaliserait, aurait financé la guerre en Irak, pleurerait qu'il paye trop d’impôts et se serait présenté aux élections présidentielles. Notre routine quoi. 
  
Dallas ne fait plus rire ni rêver. Le conte est aujourd'hui une réalité quotidienne. Chaque JT est la démonstration au premier degré du cynisme stratosphérique des capitaines du capital. La ligne de direction des affaires du monde est aux JR. Ils ont open-bar à la rubrique "savoir vivre" dans les médias quand ils ne les possèdent pas. Et s'ils n'y sont pas physiquement, ils peuvent compter sur leurs valets de chronique pour les plaindre ou les glorifier.

Et depuis les séries qui fédèrent à la télé parlent de docteurs et de policiers.

[1] Par hasard attablé à côté de Dominique des années après, j'ai eu le déroutant privilège de me faire demander du pâté par JR.

[2] Du moins les premières années. Au milieu des années 80, l'ordre patriarcal y est bouleversé. Les personnages féminins de la série reprennent leur destin en main et se vengent (c'est d'ailleurs une femme qui tire sur JR).

3 commentaires:

StefG a dit…

"Par hasard attablé à côté de Dominique des années après, j'ai eu le déroutant privilège de me faire demander du pâté par JR".
Déroutant, c'est le mot. (sans déconner, je pense que j'aurais pu être effrayé par ce genre de péripétie/ un peu tendance à confondre réalité et fiction, aussi).
C'est dingue, "Dallas" suivi de "Droit de réponse", je ne dirais pas époque bénie parce que je ne suis pas con à ce point-là, mais tout de même époque sacrément tiraillée par des forces opposées voir antagonistes. Néanmoins chacune d'entre elles pouvait exister (ou coexister/pas longtemps pour Polac face à Bouygues), là où ne reste désormais qu'un bourrage de mou global sensé distraire et t'en foutre plein les yeux, tout en te suçant la moelle du cervelet.
Ceci dit, on a quand même Internet, maintenant.

Fred Camino a dit…

Je crois bien n'avoir jamais vu un seul épisode de ma vie, malgré tout les personnages m'étaient connus.

Anonyme a dit…

oui on a quand même internet maintenant, avec plein de petits jr dedans

seb d'un oeil distrait mais une oreille aux aguets j'ai vu ce soir sur france 2 (envoyé spécial) une partie d'un sujet sur le flicage internet, et ô surprise ils parlaient à un moment d'un site (je crois) avec le blase d'employés blacklistés par leur(s) ancien(s) patron(s) auquel auraient donc accès les éplucheurs de cv dans les entreprises, ça te dit queque chose ?

faut que je retrouve et remate l'emission en replay