dimanche 31 juillet 2011

UMP, camouflons l'échec en attendant la catastrophe

La semaine passée, l'apercevant débiter son baratin en usine devant un parterre casté, dans un remake pourri du pourtant pas fameux "La Conquête", regardant droit dans les yeux un ouvrier à qui il affirmait des trémolos dans la voix que grâce à la réforme sa retraite serait garantie, j'éprouvais à nouveau ce puissant dégoût que, grâce à des heures de méditation zazen et à la lecture de l'intégrale de Guy des Cars, j'avais réussi à esquiver ces deux dernières années lorsque son nom revenait dans la conversation.

La campagne présidentielle est lancée, il va nous falloir reparler du commis des puissants.

L'embellie est "nette" parait-il et il n y aura pas assez de C dans l'Air et d'éditos exaltés de Valeurs Actuelles pour nous convaincre que l'homme du mouvement perpétuel est de retour : +6 points de popularité. Notre glorieux monarque aurait de nouveau la gagne (c'est le mot d'ordre dans les rédactions). Sans les minorer, ne nous inquiétons pas outre mesure de ces points reconquis et des autres à venir. Il s'agit des déçus de droite programmés pour revenir à droite à un moment ou à un autre, quelque soit le candidat : Oui-oui, Goering ou un ficus en plastique. Dans l'omelette norvégienne qui leur sert de cerveau, il vaut mieux n'importe quelle droite extrême qu'une gauche même modérée. 

Question : le candidat de la reconquête réussirait-il à faire oublier le roi de l'échec ? 

Faire la liste en un billet de toutes les destructions accomplies ces quatre dernières années est une tâche surhumaine. Prenons juste trois thématiques sélectionnées par notre sauveur lors de sa campagne 2007  : Chômage, dette et sécurité. 
1 / Le chômage
A l'annonce de l'énième augmentation de juin 2011, Le Figaro évoque un pudique "marché de l'emploi qui broie à nouveau du noir" alors que l'on flirte officiellement avec les 5 millions de chômeurs[1] et que l'on dépasse officieusement les 7. Comme le souligne Pat du 49 (expert en détricotage des intox des chiffres du chômage), le chômage de longue durée a augmenté de 29.5% en un an, celui de très longue durée de 18,8% pour les seules catégories A B et C. Précisons également aux évangélistes de la droite sociale (tripant de faire baisser la tête aux "assistés") que près de la moitié des demandeurs d'emploi ne touchent aucune indemnisation. A ces chiffres ne sont pas évidemment pas ajoutés les légions fantômes de "hors-jeu" tendance Gorz et autres objecteurs de la lettre de motivation, tel votre rédacteur, ne prenant même plus la peine d'aller s'inscrire à Pôle Emploi. Pauvre de nous, nous avons été éduqués selon ce principe simple et désormais désuet puisque bafoué jusqu'à l'absurde dans l'atonie quasi complète, voire l'active complicité, de ceux qui en pâtissent : travail honnête = salaire correct. 

"Travaillez plus, pour gagner plus ?" Le grand double ratage UMP. La défiscalisation des heures supplémentaires censée redynamiser l'emploi n'aura au final bénéficié qu'à la moitié des 20% déjà embauchés qui pouvaient y prétendre (pour un coût annuel de 4.5 milliards). Pur outil d'optimisation salariale au bénéfice des patrons, les heures TEPA auront eu, comme prévu, un effet contreproductif sur les embauches. Le nez dans leur échec, en déficit de renouveau, alors que le pays tourne à la rance maison d'aisance pour rentiers, tandis que le précariat devient la règle et que la désindustrialisation s'intensifienos zéros du boulot continuent à nous bassiner avec l'augmentation du temps de travail, à accuser les 35 heures de tous les maux et à culpabiliser les exclus de l'emploi.
 
Remettre la France au travail était la grande affaire du candidat de droite 2007, peu de chances qu'elle le soit en 2012. A moins que, à l'image de la RATP reportant avec son fameux "incident voyageur" les désastreux effets de sa réorganisation interne sur l'usager qui en est la victime, notre souverain du pipeau nous sorte tout simplement que c'est de notre faute, que "les Français ne travaillent pas assez". Oops, on me glisse que c'est effectivement la stratégie employée. Ainsi pour Wauquiez, chargé de l'emploi de 2008 à 2010, le chômeur de 2011 est d'abord "une victime du système social" (entendu cette semaine sur France Inter).  

2 / La dette.
Du lol en lingot. Notre Bob l'éponge national veut, en fin de mandat, faire inscrire dans la constitution une "règle d'or" sur l'équilibre d'un budget de l'Etat qu'il a explosé comme personne. La dette est passée de 64% à 82% du PIB en trois ans de réformes iniques censées la diminuer ! Et pour quel résultat ? Suppression de postes et d'infrastructures à tous les étages de la fonction publique et multiplication des taxes. Où sont passés nos 400 Milliards perdus ? Élémentaire. Au lieu de penser à augmenter les recettes en prélevant l'argent là où il est jalousement concentré (et accentue les nuisances), l'UMP n'a eu de cesse de les réduire en fermant les yeux sur les exonérations fiscales ou en créant sur mesure ces fameuses niches (504 niches fiscales au total), avec rasades de cadeaux pour les sociétés (fin de la taxe professionnelle par exemple) et les particuliers les plus aisés (110 milliards, ça va du PTZ+ à l’allègement de l'ISF). Vu qu'il ne veut pas toucher les niches fiscales les plus coûteuses, tu imagines comment et sur le dos de qui l'équilibre va se faire.

La dette a du bon quand elle sert à construire l'avenir. Rien de tout cela depuis quatre ans, les services publics sont un à un progressivement livrés au privé, avec perte et fracas pour les salariés et les usagers. Mais bon, parait que la droite dans l'inconscient collectif (de la presse de droite) est "bonne gestionnaire". Comme pour tout chez nos VRP du MEDEF, tentant de faire partager aux esclaves sacrifiés l'extase des dominants dans un monde où la morale collective est censée s'aligner selon les valeurs de ceux (une poignée) en position de nuire le plus aux intérêts de tous les autres, ils se persuadent que répéter des mensonges à longueur d'ondes conciliantes suffit à les rendre vrais. Dans le domaine de la dette, la prolongation éventuelle d'un quinquennat UMP dans un contexte économique mondial qui court au re-krach à court terme (c'est fou comme ça marche bien le libéralisme), impliquera un renforcement sans précédent de la rigueur[2]. Avec ce genre de ploucs, profondément méprisants avec tout ce qui n'est pas de leur stratosphère (et nous sommes 99,9% à ne pas y graviter), la rigueur ne connait qu'une direction : ta gueule.
3 / La sécurité.
Les dernières consignes de Guéant en la matière (à savoir que les gens rebaptisés "voisins vigilants" s'en chargent eux-mêmes) sont l'aveu du cuisant échec dans un secteur sur lequel l'UMP a pourtant fait une OPA marketing depuis près de dix ans. Chacun sait (j'espère) que n'importe quel parti fera mieux que ces baudets haineux hennissants à l'insécurité depuis 2002 alors qu'ils ont supprimé 10.000 postes de policiers en sept ans. La Cour des comptes vient également de souligner la coûteuse, et si prévisible,  inefficacité d'un concept en carton "la videoprotection". 

Nous pourrions également évoquer l'ex-sacrosaint "pouvoir d'achat", mais là je crois que nous ne trouverons personne, hormis les privilégiés bénéficiant depuis cinq ans des largesses fiscales précédemment exposées, pour revendiquer une quelconque amélioration sur ce front. Et ce n'est qu'un début, tandis que le candidat en campagne balance des sourires aux ouvriers, le gouvernement leur réaffirme à Paris  qu'augmenter les salaires serait la pire des choses à faire. En décodé : l'inflation de tout sauf de la rémunération du travail va durer.  

On serait donc en droit de distribuer des baffes à cette ribambelle d'incompétents à dessein, dangereux, car cohérents et persistants dans une idéologie qu'ils martèlent dans les médias : faire payer les faibles pour préserver les forts (ces derniers étant supposés tirer la société vers des jours meilleurs alors qu'ils n'ont jamais été aussi riches et que nous avons rarement été aussi mal). Depuis 2007, en complément du renforcement du "communisme des riches", cette gouvernance aura réussi à établir les grandes lignes de son nouveau modèle social pour les gueux du dessous : le Do-It-Yourself taxé.  Une logique qu'elle poussera à n'en point douter jusqu'aux plus inhumaines extrémités à partir de 2012 en cas de raidissement de la conjoncture.
(Pas de trêve pour les ministres. Tout l'été sur les ondes pour défendre le bilan UMP.)

Revenons à ce segment du Monarque chez les cols bleus. Le plus douloureux dans la scène ne fut pas le baratin du bonimenteur, mais l’acquiescement instantané de l'ouvrier.

Le boulet de L'Elysée n'est que la conséquence de nos inconséquences avant d'être le facteur aggravant du malheur national. Déplorant ébaubi nos aptitudes à faire un triomphe à la cinquième saison de Secret Story, à pouvoir gober trois épisodes identiques des Experts chaque soir sans broncher depuis bientôt dix ans, à clôturer le périmètre triangulaire de nos réflexions d'une Damido, d'un Zemmour et de quelques Lapins crétins, je suis parfois pris de terreur à l'idée qu'en 2012, ce pays persévère dans son erreur. Non par passion (nous n'en sommes clairement plus là), mais par conditionnement aux dogmes de droite.
  
C'est ce TINA en nous qui me fait peur.
Extrait de The candidate de Michael Ritchie, 1971

* * *

[1] mais c'était déjà trop osé, depuis ils ont rectifié le tir.

[|2] Au moment où l'on nous parle encore de "rigueur"pour 2012, on rajoute +15 milliards d'aide à La Grèce (qui ne seront jamais remboursés). 

jeudi 28 juillet 2011

DSK, la piste du ciné-club

L'autre soir, las des rediffusions de bêtisier, des En quête de besoin d'action chez les dealers et autres Action inédite de besoin d'images testostéronées déjà vu mille fois dans les coulisses de la BAC des beaux quartiers[1] sur l'abominable offre gratuite de la TNT[2], j'explorais mon catalogue de films inconnus téléchargés grâce à mon forfait Fuck Hadopià la recherche de la perle rare. J'optais pour un mélodrame italien des années 50 en noir et blanc 4/3 son mono avec Silvana Pampanini, « La schiava del Peccato » (l'esclave du péché) de Raffaello Matarazzo. 

Quand je mets mélo je pèse mes mots tant ce backstreet tordu entre directement dans mon top 10 des films les plus tristes (avec ce soucis du sadisme des sentiments plaçant le récit au-dessus du lot des mièvreries du genre). 
L'histoire : Dans l'Italie d'après-guerre, une call-girl de luxe sauve une gamine d'un accident de chemin de fer où ses parents, immigrants roumains, décèdent. L'enfant se prend d'affection pour la femme de "mauvaise vie". Celle-ci, tiraillée par son activité et oppressée par son souteneur, confie la môme à un orphelinat[3] et jure de revenir la chercher lorsqu'elle se sera refait une virginité aux yeux de la société. Maria abandonne sous les menaces et la moqueries, son passé. Après plusieurs années d'une lutte contre les préjugés, les discriminations à l'embauche, passant du luxe au travail à l'usine, Maria réhabilitée obtient finalement la garde légale de la gamine. Malheureusement, les maudits mâles, contrariés par le bonheur d'une femme reprenant en main son destin, ne tardent pas à resurgir : son ancien amant (Marcello Mastroianni débutant) qui est persuadé que l'enfant adoptée est sa fille naturelle et son ex-maquereau jaloux qui finira par la poignarder au sécateur parce que bon. Sur son lit d’hôpital, réalisant qu'elle ne pourra jamais vraiment se débarrasser de l'emprise de sa vie d'avant, l'ouvrière fauchée abandonne l'enfant à son ancien amant (marié à une bourgeoise pas fertile mais pleine aux as). Et ça ne s'arrête pas là, les larmes n'ont pas fini de couler pour "l'esclave du péché". N'en disons pas plus, si ce n'est qu'en comparaison les Dardenne c'est du Disney.
Mais tu me rétorqueras, excédé par le racolage de mon intitulé, "bon et alors en quoi cela concerne DSK ?Et bien, figure-toi qu'au détour d'une scène, Matarazzo met en images une interprétation intéressante du mystère de la chambre 2806 (qui aura lieu plus d'un demi-siècle plus tard). Là voici, dans son environnement d'origine...

[1] A quand un "enquête exclusive" sur le Karachigate ou la fraude aux URSAFF dans les entreprises ? #jeposelaquestion

[2] Technique d'une Nullité Totale.

*[3] Franchement, si tu n'as pas les larmes aux yeux lors du long plan fixe sur la gamine hurlant sa peine d'être arrachée à sa mère de substitution dans le sombre couloir de l'orphelinat glauque, c'est que tu es prêt à rallier "la droite sociale".

mercredi 27 juillet 2011

Une famille ça compte énormément #3

Episode 3 : A new hope.

Pour les nouveaux arrivants (et, glorieuse action gouvernementale aidant, les statistiques nous indiquent que vous êtes un paquet à avoir fait l'impasse sur les vacances cette année), vous retrouverez les deux premiers épisodes de notre saga : Ici et .

Dans le sud, the deep south, de France. Juillet 2011

PIERRE
"- Plonge Jacques, elle est vachement bonne !"

Tel un patron de l'UMP pataugeant dans le bassin olympique d'un intermédiaire occulte en ventes d'armes à 100% défiscalisé, et tandis que Juliette au jardin servait des rafraîchissements à la petite assemblée des trentenaires discutant cuisine au wok et teintes de parquets, Pierre bronzait en Ray-Ban sur son matelas Spirou au milieu de la piscine à filtration par algues : pacha par intérim de ce résidentiel bonheur avec vu sur le lotissement provençal filant vers la vallée, servi sur un plateau d'argent par ses beaux-parents retraités, partis pour la septième fois en un semestre dans quelque contrée à météo clémente certifiée sur catalogue.

Pierre et Juliette tablaient sur cette absence parentale pour prolonger l'illusion du standing dans les consciences conditionnées par une décennie de coaching télévisé de leurs invités. Il s'agissait d'autres jeunes propriétaires endettés, donc tout aussi émancipés, ne s’exilant en vacances que là "où c'était gratuit" via les nationales sans péages grâce à leurs pleins d'essence dilués à l'huile de friture. Ses parents partis, la responsable du call-center en assurance pouvait presque convaincre les amis que la bastide de 220m2 avec piscine, petit bain à prout et jardin paysager, sculpté par du larbin 2.0 nommé auto-entrepreneur, était sienne. 
Pour les curieux de ces choses-là et Jacques en était, les coulisses de cette représentation, façon "les après-midis de l'ambassadeur", donnée par un petit couple surjouant sa clinquante félicité sous l'azur et la mélopée des cigales, s’obscurcissaient de milles et une nuances allant de la mytho au mesquin.

Serti dans son sofa marin, chaloupant au gré de la chaude brise et sirotant à la paille Mac Donald dans son boc Geneviève Lethu un smoothie bio dont Juliette se vantait de s'être procurée le matin même au marché de Manosque l'ingrédient principal, des Mangues de Madagascar (en tapant dans le budget "bouffe de la gamine" se limitant désormais à deux saveurs de Pringles NDLR), Jacques se remémorait les derniers rebondissements de l'épopée foncière de la famille Fachoune où les rêves à crédit des plus jeunes épousaient à la perfection les réalités à rente de leurs aînés, chacun vivant dans la terreur de tout perdre. 

Depuis quelques années, l’effondrement économique français se rehaussait artificiellement pour les esprits séniles grâce aux dithyrambes illuminés des pompeux incompétents se succédant à Bercy[1]. Pour leurs enfants sous-payés, l’accès facile aux crédits arrosés de subventions gouvernementales à la  bulle immobilière suffisait à mater toute velléité de rébellion. L'oxymorique "mouvement de la pierre" donnait un semblant de dynamisme économique au pays, une impression de richesse aux endettés tout en garantissant la valorisation maximale de leurs biens à ceux qui avaient fini de les payer depuis longtemps et étaient concrètement les seuls à tirer de conséquentes plus-values
Le délire de l'immobilier tricolore était tel que, contre toute attente, dans cette croulante et caniculaire  zone périurbaine où la seule filière d'avenir pour les jeunes était d'aider à mourir les vieux encore solvables, l'immonde T4 du couple acheté trois fois trop cher trois ans plus tôt avait trouvé acquéreur sous la forme d'un autre couple de primoaccédants pétézedeurs plus, encore plus jeune aux revenus encore plus faibles. Ce dernier point, énième épisode de la fuite en hauteur des prix de la pierre dans une économie à la vitalité statistique déconnectée de l'activité réelle, informera le lecteur sur les fondamentaux en patafix du secteur. Une fois les frais de notaire réglés (grâce à un premier prêt demandé aux parents de Pierre) et malgré la zéro-value de la transaction de l'appartement pourtant acheté afin de "faire la culbute", Pierre et Juliette sautèrent à pieds joints sur cette "superbe opportunité" doublée d'une "affaire en or" (selon les parents de la jeune mariée) : acheter le terrain à bâtir jouxtant la villa des parents. 120.000 euros pour un coin de terre brulée sans vue, enclavé entre quatre propriétés et dont le seul accès implique de traverser le jardin des vendeurs. Jacques n'en dit rien sous peine de passer pour un affreux casseur de coït, mais le terrain, berceau à bouyguer de leur futur palace en placoplâtre dont la cession à six chiffres permettrait aux rentiers de beurrer les épinards d'une retraite déjà bien grasse, était tout simplement invendable à d'autres poires que leurs enfants. Il valait zéro. A vrai dire,  il valait même pire.

En revanche, les seniors Fachoune faisaient là une fort bonne affaire : cette présence à domicile, assortie d'un crédit de 20 ans minimum pour leur descendance, signifiait qu'ils se dotaient d'un gardiennage et d'une assistance de fin de vie à prix ultra compétitif avec un cadeau d'entrée de 120.000 euros. Pour le même tarif, tant qu'à faire, les seniors de l'arnaque s'offraient le luxe de persuader leurs enfants que la transaction était "une faveur familiale" dont il serait chrétien qu'ils se montrent redevables un jour. 
Peu importe, malgré une dette triple C à pas 30 ans, Pierre et Juliette réalisaient le rêve d'une vie : le mas  dans le sud avé la piscine. Même s'il n'était pas construit, même s'ils ne pouvaient pas se le payer, même avec son vis-à-vis sur la chambre à coucher des darons à qui, par ailleurs, appartenait la piscine en question.  

En attendant la laborieuse érection de cette jouissance à cloisons, ce chantier qui serait l'objet d'un roman photo sur YouTube avec slides en étoile et bande-son du Seigneur des Anneauxhistoire d'économiser  sur les frais à venir (les devis divers concluants que, pour terminer la maison, ils devraient tôt ou tard vendre un rein de la gamine à quelque vioque botoxée de la côte), les Grimaldi fauchés du lotissement des Acacias se vantant à longueur de statuts facebook de s'être affranchis à 24 ans des crasseuses contingences de ces ringards de locataires retournaient quatre ans plus tard vivre... chez leurs parents. Enfin... dans le garage succinctement aménagé avec clic-clac à blattes, TSF et frigidaire d'époque. Nos jeunes héros du revolving remisèrent vaisselier, bibelots désign, sofas éléphantesques et leurs trois camions de preuves matérielles de non-pauvreté au garde-meuble, climatisé et vidéoprotégé, de chez storapachero à 300 unités le mois. Dernier facteur n'étant pas sans impact sur la comptabilité conjugale. Peu importait le côté ascétique et sans fenêtre de leur nouveau nid d'amour, ce serait l'histoire de deux années pas plus (comme disent tout ceux qui commencent un chantier. NDLR). 

PIERRE
"- Le luxe n'a pas de prix Juliette, surtout si on peut économiser." 
Chez Pierre et Juliette, on vivait les yeux plus gros qu'un ventre que l'on remplissait de bouffe discount ou périmée pour équilibrer le canot de survie balancé dans l'océan des échéances mensuelles.

Les parents de Juliette, eux, s'en souciaient peu. Les apparences de la descendance étaient sauves, et le couple de seniors dans sa dernière ligne droite de l'hédonisme ne pensait que capitalisation, DHEA, barbelés anti-bougnoule et vie pépère. 

Depuis deux mois donc, malgré leur réinterprétation châtelaine et pousse-au-crime du bonheur Pépito-Banga de Jade Forêt et Arnaud Lagardère, après avoir léguées leurs dernières potentialités de remboursement à leurs aînés encaissant en un jour de sieste ce qu'eux dépensaient en quatre de stress, Pierre et Juliette vivaient désormais dans la mezzanine du garage, encore en partie consacrée aux emballages d'electromenager, juste au-dessus de l'Audi Q5 de Papa. Il fallait y voir la preuve d'une certaine reconnaissance.

FACHOUNE SENIOR
" - Au moins, ce sera votre coin à vous. Vous aurez votre indépendance !"

Jacques ne sût pas si pour cela, Pierre et Juliette devaient également régler un loyer, la moindre conversation engagée sur l'immobilier tournant dans la minute sous les regards envieux des disciples de la secte Damido au descriptif de la future maison du bonheur, là-bas au fond du jardin à gauche après le local à poubelle.

JULIETTE
" - Mais non Pierre, les canettes de Coca, ça va dans la poubelle verte. Mais quel empoté celui-là !"
Néanmoins, au troisième service de macarons de chez Lacarie, à l'aveu qu'ils visèrent un peu juste côté  financement du chantier, Juliette sermonna vertement son partenaire de paye au sujet de son manque d'insistance à demander à ses parents à lui de les aider à rembourser ses parents à elle.

PIERRE
" - M'enfin love, tu sais bien que Papa est d'accord, mais il me fait le prêt à 7%."

Il va sans dire que savourant son macaron, Jacques ne put s’empêcher de trouver la situation cocasse. Tandis que Juliette traitait son homme avec moins de considération qu'un tapis de sol en promo chez Mondiale quéquette, l'observateur se ravisa. De la bêtise formatée et éternellement non sanctionnée d'une génération d'escroqués consentants aux rêves en tube, bénéficiant d'aberrantes béquilles fiscales pour financer des biens que selon la logique conjoncturelle ils ne devraient pas pouvoir s'offrir, résultait en partie son mal logement à lui. Jacques ne jouait pas le "jeu" des illusions les rendant fiers. 

Bien sûr viendrait cet apocalyptique époque où l'illusion craquerait et la réalité mathématique s'imposerait, dépouillée des travestissements et fantasmes que les parasites du secteur et leurs complices rêveurs s'acharnaient à lui donner depuis dix ans. A la question : "dans combien de temps le marché privé de l'immobilier apparaîtrait-il tel qu'il est : une foire de jeunes dupés sans pognon bénéficiant à une vieille France rentière qui, elle, ne sait plus quoi en faire ?" Jacques trancha qu'il faudrait probablement attendre que les seconds soient décédés et les premiers définitivement ruinés. Lapant ce délicieux sorbet pèche-nougatine-banane, assis sur le plongeoir à faire des ronds dans l'eau, l'exclu paria que les deux époques coïncideraient.

D'ici là, il faudrait retenir son souffle, frayer son chemin dans l'injonction de bonheur immédiat des idiots dominants et, au passage, se resservir un godet de sangria.

Bientôt, de lourds nuages d'orage s’agglomérèrent à l'horizon du panorama bétonné. A la sortie du bain de son mari, consciente d'avoir "un peu abusé", Juliette se pencha affectueusement vers sa moitié de crédit. Il fallait en prendre soin.

JULIETTE
" - Oui c'est dur love, mais il vaut mieux faire une petite chose de riche qu'un grand truc de pauvre."
[1] Madame Foldingue et Harry Potter sous Tranksen
Illustrations : Roy Lichtenstein

dimanche 24 juillet 2011

A losing game

« Les gens célèbres meurent souvent prématurément. C’est ce qui fait leur talent. »
Jeune con anonyme réagissant au micro-trottoir d’I-Télé après le décès de la chanteuse Amy Winehouse.

Comme prévu, Amy est allée au bout du concept marketing. Celle qui a incarné de ses textes, à son attitude sur scène en passant par son nom, le binge-drinking, meurt à 27 ans après une déchéance artistique de trois années consécutives à un très bon album, mais le devant tout autant à la production qu’à sa voix. La voix est d'abord un don avant de demander un peu de travail, même si dans les esprits Star-Académisés de ses fans tout se mélange sans hiérarchie sauf celle d’être célèbre à tout prix. 

Désormais incapable de tenir un concert ou un enregistrement, la prochaine étape pour les costards-cravates qui vendent de l'Heil-pod, du kilo de pneu, du salarié ou de l'Amy ? Que le boulet se carbonise et que les ventes de compil repartent en flèche. S'en allant après un album et demi, les mêmes qui la moquaient la semaine dernière sur You Tube crient au génie. Nul doute que ce mot sera apposé en sticker sur les rééditions CD-Blu-Ray à l’hypermarché de nos réflexes conditionnés. Elle fait déjà partie du "club des 27"TM. Après "la nouvelle Aretha", "la chanteuse déglinguée", entre ici temporaire concept marketing : "la légende partie trop tôt comme Jim, Jimi et Janis". 

Tiens je crois que "The Rose" est encore dispo sur la VOD d'Arte.

samedi 23 juillet 2011

Erreur de casting

Décidément les français prennent trop de vacances ! Nous sommes dans cette saison creuse de l'information où l'on ne trouve même pas l'ombre d'un spécialiste auto-proclamé en terrorisme pour éclairer de son expertise musulmano-centrée les ouvertures de JT. Heureusement, en exclusivité et pour répondre à l'appel d’arrêt sur images, nous sommes en mesure de vous livrer la prochaine Une d'un grand quotidien national (non validée par la rédaction). 

(clique pour agrandir)

mercredi 20 juillet 2011

Le spectacle



Dans le cadre de la série "Seb Musset découvre les valeurs de France", aujourd'hui :  Le comique qui cartonne.

Fière, Karine me confiait le dévédé comme si elle me léguait une part d'elle-même. La galette siliconée tirée à trois millions d'exemplaires, qu'elle avait payée de deux heures et demie de salaire, renfermait le condensé de trente années d'une existence, la sienne, qu'elle n'aurait pas su mieux définir.

« - Tu vas voir c’est mortel ce spectacle, Kevin et moi a bien ri ». 

Il s’agissait de la célébration audiovisuelle d’une chroniqueuse télé quelconque, devenue chroniqueuse chez Drucker, puis comique populaire, icône de la coolitude par la presse mainstream et depuis actrice de cinéma (donc bientôt réalisatrice et chanteuse). Encore quelques mois à ce rythme-là et, entre un portrait de maman épanouie dans VSD pour elle et une gerbe du bon profil sur tombes de soldats morts pour lui (ou l'inverse au point d’indécence atteint), elle recevrait la Légion d'honneur des mains de la machine de campagne qui nous servait de président. 

A la demande d'une hiérarchie d'intermédiaires ne perdant pas l'occasion de se goinfrer sur le talent des autres dans le business model aux abois de la galette surtaxée, la "comique" comme on l'appelait, au zénith de sa pertinence à singer son prochain, "organisait" un spectacle d’anniversaire en compagnie de quelques amis drôles, sept milliers de spectateurs et huit millions de français. Avant qu'elle ne gave de ses jaquettes à paillettes rayons et têtes de gondole des hypers hexagonaux, en guise de promotion la chose à rire fut télédiffusée en direct (entrecoupée de réclames pour crédits émancipateurs et colliers électriques pour gamins hyperactifs) sur les ondes d’une chaîne experte en bibelotisation des âmes et flocage des cerveaux. L’esprit en villégiature, limite camping-car, anisette et pétanque à boules de couleur, je rétorquais à Karine que "Pourquoi pas ? Quelle meilleure occasion de prendre le pouls de vous autres les Français. Déjà j’ai regardé un journal de Jean-Pierre Pernault l’autre jour, quel exotisme !"


Revenu à la caravane, me voila parti pour deux heures de sketchs avec la crème de liqueur des rigolos tricolores : le vieux beau qui joue au jeune con jouant au vieux beau, le multimillionnaire de la télé sans un gramme d'imagination qui s'obstine à s’acharne en vain à s'acheter une crédibilité d’humoriste, ainsi qu'une ribambelle de laborieux spécimens plus ou moins foirés au labo de duplication du consensus comique minimum : en deux heures d'un spectacle puant le fric, pas d'allusion à la politique du moment pas plus qu'au contexte social ou économique pourtant cocasse à mort. 

Au-delà de l’absence complète de contemporaines références risquant de craquer le rictus assaillant la salle, constatons que l’humour vario-climatisé de nos clowns nocturnes cible à la perfection les hautes aspirations de la classe-moyenne. Il est question de vacances (là où un français sur deux n’en prend pas), il est question de vêtements pas "fashion" (oh mon dieu, trop la haine, trop je suis pas libre si j'ai pas ce que les autres ont !), de stress-tests dans les magazines féminins (ou, comment, au travers d'une auto-évaluation continue de sa conformité, cerner selon des canons établis par le publicitaire à panels, son signe distinctif de marginalité). Il est question de séduction (plaire, toujours plaire, au mari, aux enfants, au patron), de divorce (obligatoire. C’est le summum de l’émancipation et le marché adore : ça lui fait gagner double), de machines à café et d’enfants accessoires (et la vache, les deux coûtent un bras à l'usage !). Il est également question de couples qui pètent à deux dans le jakuzzi (qui ont donc des baignoires et sont donc majoritairement propriétaires). Il est question d’une vie de classe moyenne rêvée (parce que quand même faut pas me faire croire que cette opulence-là, avec des couples qui restent en couple plus de deux ans pour d'autres raisons que de continuer à pouvoir payer la maison, est à la portée de tous les spectateurs d’M6 !). 


Mon sac de crêpes en plastique à la main, étalé de toute ma superbe en peignoir rose ceintré sur la banquette à fleurs de la Trigano sunshineXS, à la quête éperdue d'une vague trace de sens sur l'écran, même accidentelle, susceptible de provoquer une infime embellie de mon humeur blasée, je m'enfonçais dans le monde du ricanement sans fin, dans cette société sans perte de pouvoir d’achat, sans homme politique dangereux, égocentrique ou incompétent, sans gestion d'Etat barbare antisociale et xénophobe. Ce pays joyeux qui fait rêver les jeunes et rassure les vieux. Le chômage n'y a pas cours, pas plus que les petites pensions de retraite. Non, dans cette radieuse contrée du lol en tube, chacun même l'âgé vit entre 7 et 37 ans. Nous n'y débusquons aucun stagiaire exploité, salarié licencié, mort "carbonisé au-dehors" comme ils disent en anglais. Non, ici, le travail ne fait pas débat puisqu'il sert à acheter du dévédé caustique. 

Nous ne sommes pas ici pour réfléchir, c'est marqué sur l'emballage. Mais nous n'y sommes pas non plus pour rigoler, c'est plus fâcheux. Dans ce joli petit univers javellisé, tout en raccourcis et codes incompréhensibles pour qui n'a pas la télé, où ça pouffe compulsif parce que "les hommes mangent de la viande et des patates", Karine et les autres viennent et reviennent non pas pour rire (non ça une blague à Toto remplirait aussi bien cet office) mais parce qu'ils s'y sentent chez eux, en mieux. Croquées par les comiques du marché payés trois smics par jour pour ça, la vie quotidienne des classes broyées se transforme en monde libéral heureux, un one-monde-chouette. Logique, en est expurgé tout ce qui coince. Les seuls travers restants sont ceux de l'audience, criminalisée (mais façon soft), qui, dans une ultime pirouette au fond assez drôle, fait un triomphe à sa nullité.  

La révolution ne sera pas télévisée, le comique veille. 

Illustrations : photos tirées du film "Pays de cocagne" de Pierre Etaix. (1969). Film sans dialogues sur la France de Pompidou en vacances.

mercredi 13 juillet 2011

Dissolution des salariés

"Dès que tu travailles, tu te fais avoir."
in A l'origine de Xavier Gianolli (2009).

Profitons de cette période de congés payés pour revenir sur cette légende urbaine libérale prétendant que "le travail [pour les pauvres] c'est la santé". 

1 / Le salarié a sa place. 

Résumons les derniers développements. A défaut de garantir le travail et les bonnes conditions de celui-ci, la droite a décidé d'en stigmatiser ses exclus qui "bénéficient" de cette déviance antilibérale nommée "solidarité", pensant ainsi te faire rager, toi le salarié t'activant pour une trop faible rémunération rapportée à l'inflation. Il croit ainsi dévier le débat loin de l'éventualité de ton augmentation. Jusque-là c'est du classique pour une clique dont l'essentiel de l'action consiste à détruire, et à camoufler cette destruction en créant un clivage entre les français (trop ceci ou pas assez cela par rapport à une norme fantasmatique bien plus facile à gérer que la réalité).[1] 

Ajoute à cela le business-model national de la pierre (c'est là qu'on fait le pognon, ou qu'on espère en faire, tant que le château de cartes tient sur ses créances en plâtre : l’immobilier étant la forme la plus vicieuse du déclassement puisque, encouragées par le politique et les banques, les nouvelles victimes entrantes alimentent la hausse des prix) et tu saisis la place bientôt prévue pour le salariat dans l'équation des possédants représentés par Le Monarque et ses seconds couteaux : nulle. Bon, c'est déjà le cas, mais ce n'est pas dit de face. Tout en com, le gouvernement t'incite à devenir "entrepreneur de ta vie", histoire de délocaliser dans la sphère de ta seule responsabilité tout ce dont, via ton vote, il était garant.

A terme dans le merveilleux monde du salariat, il n'y aura qu'une poignée de décisionnaires, quelques kapos se bagarrant des primes sur le dos de larbins fichés et autres mercenaires flexibles se tuant littéralement à la tâche à refourguer de l'abonnement, du contrat fidélité, de l'arnaque ou de la dette (l'un n’empêchant pas les quatre) à d'autres comme eux, ou tapissant de confort le quotidien d'un conclave d'Alzheimers thunés. L'espoir de retraite dissout dans la raison du plus fort, chacun baissera la tête par peur de ne pas pouvoir s'acquitter de ses traites, s'il bascule dans le camp des chômeurs criminalisés. Bref, la situation présente mais tirée à l'extrême, avec encore moins de pognon et dégagée des acquis obtenus par les luttes sociales. Yep, c'est pas joyeux. Mais t'as voté pour en 2007.

L’ouvrier des classes populaires a été remplacé par le salarié, modèle de la classe moyenne. Via le poison de l’embourgeoisement facilité, il n'est pas entré dans "le monde du travail" que, déjà, il a épousé l’idéologie de ses maîtres. Ce qui rend complexe la réponse à cette question : "Pourquoi la gauche a délaissé la classe populaire ?"  La gauche n'a juste pas su assez vite prendre acte du désastre qu'elle a  naïvement contribué à mettre en place dans les années 80 tandis que la droite a su trouver le cynisme nécessaire et les slogans assommoirs pour le pérenniser ensuite. La parenthèse publicitaire, fantasmée depuis, des trente glorieuses a servi d'"appartement témoin" au capitalisme, lui permettant une glissade sans colère populaire en l'espace d'une génération vers le néolibéralisme le plus inhumain. C'est par le salariat associé à l'embourgeoisement que la classe populaire, devenue classe moyenne fourre-tout, s'est éloignée des valeurs de gauche. Ce qui la conduit aujourd'hui, alors qu'une grande partie de ses effectifs redevient précaire, sur le canevas télévisé d'une lyophilisation du débat, à se raccrocher par réflexe au schéma caduc qu'elle connait, celui de "droite", quand bien même il n'a de cesse de dégrader sa vie. 

2 / Ci-gît le salariat.

C'est cet attachement au modèle salarié "d'avant" (qui doit disparaître en mode UMP) qui rend chagrin le néo-salarié. Résumons. Ce qui plaisait au fond dans le salariat, c'était sa simplicité conceptuelle, son côté "vu et approuvé à la télé et chez papa maman". Un modèle effort récompense, combinant soumission et croyance, permettant de s’exonérer de tout questionnement. Après tout, pourquoi pas. Tu pensais que le salariat, ce "compromis sympa", suffirait à t’identifier socialement et te permettrait de correctement "gagner ta vie" (pour emprunter au champ lexical de ceux qui ont toujours eu intérêt à ce que tu t'y perdes). Certes, il devenait de plus en plus dur à trouver, mais il s'attachait encore à des principes : Après un Bac, tu décrochais un diplôme voire trois et, au pire, tu faisais quelques années de ce service militaire à la gloire du capital renommé "stage" puis tu t’insérais (Mais bon là déjà ça couille depuis 20 ans). Une fois que tu accédais à la communion d’usage salariale avec sa soft-torture quotidienne bordée de zones libres domestiques, l'accession au paradis devenait possible, voire obligatoire, en un battement de prêts. Petit problème technique : le salariat "d'avant", avec ses protections sociales, impliquait qu’il y ait une croissance constante et, surtout, que les richesses ne soient pas progressivement accaparées par une poignée (au sein de laquelle, le taux de salarié est infinitésimal).  Autre petit détail : ce modèle prioritaire du salariat sous-entendait pour "papa maman" un CDI, voire une carrière chez un seul employeur qui les conduisaient pépères à une bonne retraite. Aujourd’hui, les nouvelles embauches sont majoritairement des CDD, des temps partiels, des contrats courts et toi, à pas 30 ans, tu affiches une dizaine d'employeurs et de "placiers" en entreprises (et 3 euros de positif sur ton compte en banque, les bons mois). 

Tandis qu'une partie de la population s'endort sur ses rentes dans une réalité parallèle constituée d'"honnêtes gens" et de "fraudeurs", accéder au salariat old fashion est un "rêve" impossible, le "compromis sympa" (enfin, n'enjolivons pas non plus) devenant une carte postale du passé. Le néo-salariat tu t'y accables, tu t’y tues à petit feu en redoutant, paradoxalement, d'en être jeté. De la supérette à la police en passant par les call-centers, le management par le chiffre atomise l'humain. Les process, les taux de transfert ou les objectifs avec bâtons et carottes cannibalisent le sens.

Tu godilles dans la brume, entre les lumières fadasses d'un "salariat d'avant" (à l'imagerie entretenue par le train de vie de la vieille génération) et ta réalité d'un salariat devenant inexorablement synonyme de misère. Le malaise ne devrait pas se prolonger avec les plus jeunes générations qui n'auront plus aucune trace du "salariat d'avant", celui qui permettait a minima d'être confiant.

Car, à l'évidence, à l’inverse de ce que prétend la propagande libérale : tu ne t'enrichis pas par le salariat et tu t'y désocialises tout autant, voire plus, que "hors activité". Tu t'y stresses dans une fonction parfois floue, sans cesse modifiée (qui en cumule deux, trois, sept...). En guise de "place dans la société", tu fais de la présence comme au collège, conditionné par la norme, terrorisé par l’évaluation et l’autorité, contraint par des échéances financières en flux tendu que cette suprême fonction ne permet même plus d'honorer. A moins bien sûr de chercher un autre travail (ce que les néolibéraux, dans le cadre de "l'auto-entrepreneurisation des salariés sans salaire", t'amèneront peu à peu à considérer comme étant la seule alternative à ton prétendu manque de compétitivité grippant la roue du progrès).

Alors tu me diras, heureusement il reste des postes que l'on occupe parce qu'ils nous plaisent, parce que c'est notre vocation, notre passion. Et paf. C'est souvent par ce biais, le dévouement et la vocation, voire l'identification à l'entreprise ou au service, que la aussi tu te fais abuser.

3 / Avant de se demander à quoi est condamné le salarié, regardons où disparaît son salaire. 

L'endettement des ménages explose (vers le million de ménages surendettés fin 2011, ils étaient 700.000 à l'arrivée de notre glorieux "président du pouvoir d'achat"), ton salaire se disperse intégralement dans le remboursement d'une existence de salarié. Des remboursements les plus lourds (logement) aux plus dangereux (revolving, crédit à la conso) en passant par les plus absurdes (le crédit à la conso pour rembourser les dépenses courantes, l’autre grand rêve des néolibéraux en passe de devenir une réalité).

Ils te rabâchent de "la valeur travail" à longueur de campagnes, alors que s'enrichissent d'abord ceux qui se tournent les pouces. Je ne parle pas ici des allocataires du RSA qu’un gouvernement veut te voir crucifier sur l'autel médiatique de son incompétence, mais bien des vraies riches. Ils renforcent leurs fortunes grâce à l’exploitation de classe (ça c'est resté "vintage") via l’héritage, les positions de rente, la pierre, les actions, les acquisitions, mais si peu par le travail, encore moins par un travail salarié (ou alors conditionné à du vide, spéciale kassededi à Luc Ferry). 

Donc, il faut trouver à nos VRP du néolibéralisme autre chose pour retenir le salarié se désagrégeant lors de sa douloureuse entrée dans l'atmosphère des possédants. Parce que ça finira tôt ou tard par crever les yeux de tous, jusqu'au dernier fidèle de la "droite sociale", que le salariat du XXIe siècle est une arnaque

Pour assurer la bonne perception des rentes, la droite se dépatouille, sans une once de crédibilité, entre morale du travail et défense d'une classe moyenne aux intérêts liés aux revenus d'un travail salarié. Équilibre improbable pour l'UMP puisque ce parti détruit au quotidien ce qui faisait l'intérêt du salariat pour la classe moyenne : une relative sécurité, le cadre d’une vie stable, la possibilité d'épargner, de faire des projets. C'est pour cela que l'UMP n'a de cesse de prétendre favoriser l'accession à la propriété pour les revenus modestes. Là, le salaire rembourse de la dette sur bulle aux banques, l'échéance du choc est repoussée, l'illusion de richesse prolongée. 
(- Ouf chérie, tout s'écroule sauf la maison !
- Effectivement chéri, c'est ouf.)

4 / Implosion du salariat sous la piètre rentabilité de son modèle et refuge dans la pierre à crédit au grand bonheur des possédants. 

Un salaire ne suffit parfois plus pour se loger chichement, et posséder un logement rapporte souvent bien plus qu'un bon salaire. Patrimoine et pouvoir sont dans les mains de La France d'avant. La captation du pognon n’est pas que le fait des grands patrons. On retrouve là encore la vieille génération qui ne veut plus partager. Elle aussi s’estime « déclassée », comme le salarié, sauf qu’elle ne part pas du même niveau et qu'elle bénéficie d'un emploi du temps sans emploi.  Note que l’UMP dans sa mansuétude, au moment où il pointe du doigt l’assisté, fait un cadeau supplémentaire à ses aînés favoris avec le relèvement du seuil d’imposition ISF qui vise en priorité leurs propriétés qui se sont valorisées grâce à la seule soif de posséder des générations du dessous. 

Cette situation de domination n'est que la suite logique de celle vécue ces quinze dernières années dans les entreprises où salaires et protections des aînés se réalisèrent sur le dos des jeunes entrants (enfin ceux qui ont réussi à entrer).

Le célèbre philosophe Patrice Laffont (en tournée dans un village résidentiel de seniors près de chez vous) résume assez bien l'esprit du pays
Immobilier et salariat, dissociés dans les tarifs, sont liés dans nos représentations : il s'agit de faire perdurer l'idéal d'une abondance passée.  Immobilier ou salariat, tu es l'éternel perdant d'une partie où chacun est supposé avoir les mêmes chances et jouer à armes égales. Sauf que ceux qui détiennent le pognon et les murs contrôlent le jeu. Sans croyants pour la relancer, la partie s'arrête. Ils ont besoin de crédules, d'exploités, d'endettés, de volontaires, de pervertis dès le berceau à cette possession sans fin censée faire oublier la violente dégringolade du travailleur dans les enfers du néo-salariat. 

Pour un mec de 25 ans aujourd’hui, quelles sont les options ? Des études ? Il ne trouve pas de boulot. Le boulot ? Il ne lui rapporte rien. La télé-réalité, le poker en ligne ou la cagnotte du loto à 185 millions d'euros sont bien plus tentants. Les règles y sont plus honnêtes. Peut-on vraiment lui reprocher de ne pas avoir envie de travailler si une vie de labeur qu'on lui promet à la fois longue, sans thune et sans repos, se résume à ça ? 
(Comment familiariser les prochaines générations avec le travail ? Points de vue.)

Si une poignée de riches pose un problème à ce monde, c'est d'abord pour l'omniprésence du modèle de vie qu'ils véhiculent. Les dupés du néo-salariat vivent de plus en plus mal (nourriture, condition de vie, mauvaise santé, mauvaise éducation) pour la principale raison qu'ils persistent à vouloir partager le style de vie de leurs oppresseurs. Se faisant, les néo-salariés entretiennent leur malheur. Cette vie rêvée où, enfin, grâce à l'accumulation d'argent, ils pourront se dispenser de travailler (étonnant pour une société  plébiscitant l'idée du travail) ne sera jamais accessible pour l'écrasante majorité d'entre eux. Le néo-salariat se révélant juste efficace à définitivement appauvrir ceux qui s'y enferment. 

Brisons nos chaînes. Arrêtons d'être piétinés au boulot, respirons l'air du matin, reprenons le temps d'être, reparlons à nos voisins, prêtons, donnons, recevons. Plus facile à lire qu'à faire. La télécommande a tué l'utopie, le moi a euthanasié le collectif. Chacun se planque derrière l'atonie de l'autre pour ne pas agir. Les temps de travail se fractionnent, les déplacements sont de plus en plus longs, les espaces de liberté sont accaparés par la consommation, le dealer de crédit impose ses conditions à du bonheur qui s'injecte en doses individuelles d'acquis matériels à combustion rapide. Les perspectives se réduisent à une : travailler, posséder et penser comme ils disent. Accroché à ses miettes surtaxées d'une promesse d'apaisement sans cesse repoussée, sans plus aucun temps libre pour imaginer, chacun attend le déclic de l'autre, prisonnier de ses automatismes et de ses peurs à s'aventurer sans GPS hors du chemin de l'abattoir.

La question à se poser en urgence n'est pas comment quitter ce chemin, mais pourquoi diable y sommes-nous encore ?

Disclaimer : Afin que son texte garde une tonalité résolument optimiste, l'auteur n'aborde pas la question du remboursement des dettes publiques européennes.

[1] Un peu de la même manière, il reporte la faute du déficit commercial extérieur sur la manque de compétitivité supposé du travailleur français, avortant ainsi le débat sur le protectionnisme ou les indécentes exonérations fiscales. On "découvre" cet été que les entreprises du CAC 40, O surprise, ne payent qu'un impôt dérisoire rapporté à leurs gains quand, elles ou d'autres, via le jeu de leurs filiales offshore, font l'essentiel de leur pognon en amont avant même que leurs produits n'arrivent sur le sol français.

Illustration : Playtime de Jacques Tati (1971)

mardi 12 juillet 2011

Touche pas à mon plein

Chaque été, c'est pareil. Les médias nous rejouent le psycho drame de la complainte des Français aux vacances coûteuses, censé me tirer une larme. Est-ce que je me plains moi de mon été en cellule surchauffée bénéficiant dès 8 heures du matin du féerique spectacle municipal des marteaux-piqueurs pilonnant ma sérénité afin, qu'enfin, à la rentrée, à défaut d'un toit pour chacun, les Velib du coin soient mieux logés ? Non. Bon alors, un peu de décence. 

Justement, à propos d'essence:

Christophe De Margerie, le patron à 3 millions d'euros de salaire annuel (hausse de 13%) d'un fleuron industriel national qui paye la majorité de ses impôts hors du territoire annonce une hausse des prix à la pompe

Le boss de Total aurait tort de se gêner. En haut comme en bas, les comportements ne sont pas prêts de changer. Le premier Ministre a déclaré ce matin sur Europe 1 que taxer les bénéfices des compagnies pétrolières (comme augmenter les salaires) ne rendrait pas sa compétitivité à La France (si, si moins de taxes pour Total c'est plus d'emploi pour toi. Cherche pas c'est de la logique UMP) et je me sens encore bien seul aux apéros géants de l'amicale des "il faut que ça change" quand je déclare avoir abandonné ma voiture depuis un an. Motif : ne peux plus payer

Les compagnies pétrolières ne veulent tout simplement pas d'alternative au pétrole (à moins d'en avoir le contrôle complet). Ne pas compter non plus sur la droite (qui en est encore à accuser le reste de l'humanité de creuser des déficits alors qu'elle est à la manœuvre depuis 9 ans et n'a eu de cesse de les exploser en gavant ses potes) pour réduire la TIPP (ce qui a au moins l'avantage de lisser les effets de la hausse du pétrole, mais retarde la prise de conscience) et la voiture reste sacrée pour des Français prêts à dresser des barricades à la moindre menace d'interdiction de ses gadgets à frauder les radars. Donc voilà, dans ce domaine (pour une fois) rien ne sert de gueuler (si ce n'est pour alimenter en marronniers de l'été des rédactions feignantes) puisqu'en amont tous les protagonistes de bas en haut tous les artisans oeuvrent pour le statu quo. Entendions-nous des plaintes en 2009 lorsque, en pleine criseTM, le volume de voitures vendues explosait grâce à la prime à la casse et que l'on achetait du petit paradis à crédit à trois heures de route de son boulot ?

Et si posséder une automobile à essence en 2011, était tout simplement la plus belle des matérialisations de l'impasse dans laquelle s'enfonce l'ensemble de la société ? Pour rester poli : acheter aujourd'hui une caisse individuelle, neuve de surcroît, n'est-ce pas une belle connerie ? De Margerie le sait et ceux qui font semblant de s'indigner aussi, le litre sera prochainement à 2 euros et nous continuerons de rouler en voiture.[1] Enfin presque tous. Quelques mécréants, disciplinés à la sagesse Lagardienne, attendant humblement d'être majoritaires dans un monde devenu misère, continueront à pédaler sous les gueulantes des chauffards.
PS : Conseil "séjours malins". Comme Jean-François C. ou Brice H., pour vos vacances optez pour le séjour gratuit formule UMP "All-inclusive" chez les intermédiaires occultes.

[1] Avec mon esprit perverse, j'imagine même la mise en place d'une carte revolving "Libertoil" dédiée au plein d'essence à paiement échelonné. A moins qu'elle n'existe déjà ?

dimanche 10 juillet 2011

Orwell-o-top

Laurent demande aux blogueurs quelle sera leur chanson de l'été ? Choisissons-en une en rapport avec l'actualité. Voyons...  Pluie de scandales sexuels, politique du mensonge, de la rumeurmontée dans l'inhumanité,  fichage biométrique des gens honnêtes et Secret Story 5. Je ne vois qu'une chanson : celle de mes douze ans. Maintenant que j'en ai le triple passé, je peux l'affirmer : le futur c'est maintenant. 

vendredi 8 juillet 2011

La TNT a dit tu ne voleras point

Compliqué est le métier de journaliste de chaîne d'info continue. Il faut brasser du vent, meubler, ne jamais avoir peur du ridicule, interrompre un débat sur "l'affaire DSK ne risque t-elle pas de tuer le débat des primaires ?" par un live du chef-candidat-inculpé-innocent qui coince sa clé dans sa porte, bien caler ses réclames en même temps que la concurrence pour ne pas se faire voler le scoop (de la clé), toujours être chaud sur le fait-divers et traiter les faits de société(s) en toute impartialité. 

Dans le doute ou parce que tu as 14 sujets à traiter ce matin-là, la parole du patron tu reproduiras. Il est vrai que Kader le salarié est non seulement un de ces fraudeurs qui récupère quelques melons dans le trop-plein d'invendus sur lesquels l'actionnaire principal de l'enseigne (le bien nommé Casino), se fait une marge de pétrolier saoudien, mais en plus ce flouté, comme tout bon criminel, n'est pas annonceur sur BFM.



Le traitement rappelle celui, à chaud, d'un certain Xavier Mathieu (avant qu'il ne devienne un bon client de plateau télé) lors d'un coup de colère justifié dans une sous-préfecture. Kader "ignorait le règlement intérieur" dit BFM. Bien sûr, pas à un seul moment, la chaîne ne remet en cause, en situation d'urgence, la légitimité du dit "règlement". Pas un seul instant elle ne se penche sur le fait qu'une enseigne qui multiplie les ouvertures dans les coins les plus prospères de France jette chaque jour de la nourriture. Pas une seule fois elle ne questionne les pratiques de ces commerces qui importent des prunes du Chili et licencient un employé pour en avoir glané trois pourries dans la poubelle (ce qui, tu en conviendras, est une luxure qu'il convient de sévèrement châtier). Exceptée via l'interview posée de la représentante CGT, l'information continue ne se penche pas non plus sur les conditions de travail de Kader, pas plus que sur son salaire, ni sur les conditions de vie de ce contrevenant à la bonne marche d'un salariat et d'une consommation ne connaissant qu'un mode sur ces chaînes offertes : la soumission.

Pas le temps de faire des héros coco, juste des coupables. Entre deux pages de pubs, nous on continue l'information.

Et surtout, qu'elle ne s'arrête jamais. 

Une minute suffit à injecter l'antidote pour couper court à la dangereuse contagion. L'information c'est : Pas d'autres Kader au Monoprix sinon pan-pan cul-cul.

jeudi 7 juillet 2011

Mentalité française, le village

Il revient parfois à la source, dans cette campagne que des magazines étranges et glacés qualifient de "profonde" ou de "charmante" et qui, pour lui, est juste l'endroit où il a grandi. Les lieux ne lui arrachent qu'une vague mélancolie. Il n'est pas attaché aux endroits juste aux souvenirs. 

C'est un village de vieilles pierres prisées, "hors de la vie" pour l'urbain. A son arrivée dans la région, trente ans plus tôt, l'enfant des villes s'émerveillait d'une existence au ralenti ponctuée de "bonjour" et de "merci", de rez-de-chaussées, de chiens lézardant au milieu de la grande rue aux grandes chaleurs, de volets ouverts et fermés à des heures précises. Pourtant, dans cette société loin du moderne, on trouvait à moins de quatre minutes de marche de la plus éloignée des maisons, deux électriciens, un quincaillier, trois épiceries, un disquaire, un grand bureau de poste, une école municipale (où le maire lui apprit à lire) et même un magasin de jouets artisanaux où, après les cours, il s'attardait une petite heure.

Avec les années, les voyages et le manque de pognon, il revient de moins en moins ici déguster son calice des souvenirs. L'amertume du présent est trop prononcée. Le village aux rudes contours, murs fêlés et toitures déglinguées, s'est métamorphosé en smoothie aspartamé. Le grand tournant s'opérait au milieu de la dernière décennie du siècle passé : quand l'immobilier remplaça le travail dans la mentalité des possédants. Dans la grande rue, les vieilles bâtisses bringuebalantes ont aujourd'hui de belles façades aux pastels nomenclaturés par décret municipal, les cabots ont disparu, remplacés par des rangées 4X4, aux vitres teintées respectant un horodatage sophistiqué de part et d'autre de la chaussée. Le square est "vidéoprotégé". L'église assiégée par sa peur de l'ailleurs déchire le silence des lieux, carillonnant sa suprématie chrétienne à chaque nouvelle heure sans vie. Seul le désir de communier chaque dimanche à onze heures dans son plus bel apparat, berlines métallisées et souliers vernis, trouble la quiétude mortifère d'une ruralité sous-vide. Mais pas l'été. On lui préfère Ibiza. 

Il remonte la grande rue pavée, sous le bras une rustique aux arachides de Palerme, une baguette quoi. Chaque pavé de la voie classée des chariots qu'il a toujours connu défoncée a été enlevé, traité, retaillé, poli et réaligné, lissé pour le confort des suspensions de cabriolets. Un jour tu verras, on y rajoutera un tapis de sol pour s'éviter des procès en cas de chute et de trauma crânien.

Hormis le logo collé par la multinationale qui l'a franchisée, seule la façade de l'épicerie centrale de la grande rue n’a pas connu de modifications en trente ans. Les autres façades de l'artère, trop insistantes sur l'"authenticité" pour l'être ne serait-ce qu'un peu, abritent des banques, des assureurs, des brocanteurs d'objets à cinq ou six chiffres et des choucrouteurs pour vioques. Le bulletin municipal indique pour le trimestre : 112 décès pour 1 mariage et 2 naissances. La rue déserte offre ses 6 distributeurs de billets en moins de 50 mètres. Ici, on se cash pour mourir.

Bientôt midi. Pas une âme à la terrasse des troquets vintage sur la place de l'église. Si. Un couple, de ces couples à cheveux blancs qui ont l'air d'avoir vingt ans depuis vingt ans, s’attable dans l'enclos fleuri climatisé à la cannelle de la belle auberge prune. Il s'approche, les deux parlent anglais. 

Le juke-box à souvenirs sort un classique de derrière les fagots. Le soir de l'élection de Chirac en 1995, les précédents taverniers offraient leur tournée de champagne. Il se souvient des dithyrambes du patron :

" - Ah putain, ce pays va enfin changer !  Lançait le bonhomme à l'assemblée, avant de lui soigner une dédicace personnalisée : "Ah...Et puis les gauchistes de Canal Plus c'est fini !"

Peu de temps après, le patron de l'auberge vendait le fonds de commerce. Il vit six mois par an en Thaïlande. Le reste du temps, il se repose. Et empoche des loyers. 

Face à l'auberge, il aperçoit la boutique verte. Trente ans avant, ces murs abritaient la Coop, une petite épicerie familiale debout depuis des décennies, des siècles peut-être. A l'infarctus du gérant, le magasin fut repris par un couple de jeunes de la ville. Quelques mois. Un glissement de terrain aura raison du magasin qui restera fermé trois ans. Puis, un coiffeur styliste vint s’installer. C'était le début de la fin. Plusieurs se succédèrent. Pas moins de trois patrons en quatre ans, dont un coiffeur canin. Nouvelle fermeture d’un an à la fin des années 80. Au début des 90, un jeune entrepreneur nommé Rachid, une rareté dans la région, transforma l’endroit en vidéo-club. La demande de divertissement dans ces terres reculées était forte et le commerce de proximité, malgré l'épiderme du tenancier, plébiscité. Rachid essentiel aux soirées cosy, on l'intégra rapidement. Mais les chaines à péage eurent raison de son coeur à l'ouvrage et un matin il placarda un Braderie des films, liquidation totale. Le renouveau ne dura que deux ans. Dans le village et tout autour dans le pays, peu à peu "bien marcher" ne suffisait plus pour vivre de son métier. Chacun trouva moins fatiguant que d'aller chez rachid pour se fournir en distraction, et personne ne le pleura. Derrière les volets fermés de propriétés aux pointes de portails de plus an plus aiguisées, Canal Plus triomphait.

A partir de cette époque, l'homme aux souvenirs ne vint plus que très épisodiquement dans la région. Au gré de ses courts séjours, en dix ans il observera le manège des commerces à cette adresse : un énième salon de coiffure puis un fleuriste. Été 2011. La stabilité enfin. Depuis octobre 2008, l’échoppe est colonisée par un agent immobilier de luxe fier d’afficher qu’il opère de concert avec le spécialiste international de l'immobilier de luxe. A la différence de la Coop qui restait ouverte d'avant l'aube au crépuscule passé, il n'a jamais vu l'agence ouverte. Pourtant, il doit y avoir de la vie quelque part : en vitrine les annonces pour demeures au million d’euros, prix d'entrée, sont régulièrement achalandées. 

De la Coop à Sotheby’s, il faut croire que les commissions sur les transactions immobilières des riches étrangers annexant la région rapportent plus que le commerce de produits locaux aux villageois, deux espèces décimées en une génération, la sienne. Paradoxe du village opulent, il est aujourd'hui bien plus vide à l’année qu’il ne l’était il y a trente ans lorsqu'il était « hors civilisation ». Et on veut lui faire croire que la richesse sauve ? L'argent détruit tout, s'il n’est pas partagé.

Il s'assoit sur les marches de l'église tonnant sa loi dans le néant d'un pays imaginaire au passé relooké. Un pays sans présent où demain n'arrive jamais

"- Un bon petit village français !" Hurle-t-il à l'épicentre de la matérialisation miniature du fantasme national.

Il est temps de reprendre la route.


P.S : Cette note est inspirée par l'Atlanticrotte du jour signée Malika Sorel : "On doit donner la nationalité quand on reconnaît que la personne est devenue française, c'est à dire qu'elle possède la mentalité française".