mardi 8 février 2011

La belle du "vrai visage de la guerre"

En 2011, le média télévision perd de sa superbe et de ses parts de marché, odieusement attaqué sur le front de l'info par des fuites wikileaks, des warlogs et autres séquences-choc de youtube filmées par des amateurs au coeur des révolutions. Sa messe du soir devait réagir avec ce qu'elle sait faire de mieux.
- De l'information ?
- Nan, de l'image. 
Ce 7 février 2011, pour les presque 10 ans de la chute des tours du World trade center, Laurence Ferrari promet à ses fidèles[1] de leur montrer "le vrai visage de la guerre" en Afghanistan
LAURENCE FERRARI
"- Attention certaines images peuvent choquer les plus sensibles d'entre NOUS" (sic).
(N.B : la version internet est précédée d'un spot pour un jeu sur console PSP et de la bande-annonce du film Largo Winch 2 avec Sharon Stone.)

Acte 1 : sur le terrain.
Reportage au coeur du conflit afghan. Malgré les 4000 soldats français qui y sont impliqués (pour rien), les deux journalistes vont s'"embedded" avec des soldats américains. Ils ont le sens du spectacle ces gens-là.
La vie sous les tentes US dans l'erg afghan. Voix-off monocorde (ça sent la drame). Le journaliste nous invite à suivre le quotidien d'une unité de GI faisant face à "la sale guerre" que lui oppose "l'ennemi taliban" a.k.a "les insurgés" sur la base de "deux techniques réprouvées par les lois de la guerre", attentats suicide et mines antipersonnel.
-  Salut moi c'est Michel, journaliste.
- Salut moi c'est Allen, sergent, 32 ans, père de deux enfants qui vivent à 10.000 kms de là.    
L'opé' du jour : patrouille d'observation d'un village. Pas de bol : les insurgés ont généralement le soutien des populations locales. Ce qui, au bout de dix ans de présence sur leur sol est pour notre coalition, au minimum et attendant pire, un échec total. Mais pas le temps de faire la psycho de comptoir, y a une bataille à gagner...
Le sens de l'image j'vous dis, ils embarquent même des caméras sur eux comme dans Call of Duty.
Truc à savoir : L'armée américaine est à cheval sur la com'. Si la notion d'"embedded" prête à confusion (on flirte avec le film publicitaire), ne pas être "embedded" expose le journaliste à prendre une balle dans la tête de la part des alliés. Deux confrères français sont retenus en otage depuis 400 jours dans la région, ce qui doit faciliter l'option "embedded".
Suivent deux minutes de progression en tranchées et d'observation depuis un talus. Bon. Il ne se passe rien. Et pourquoi donc La première compagnie fait-elle des sujets de plus de 6 minutes maintenant ? Et sans Le Monarque en plus ?
Krapaboum ! Le sergent Allen saute sur une mine, pile dans l'axe de la caméra. Hurlements. Panique et confusion. Zoom avant. Zoom arrière. A terre, le soldat hurle dans un nuage de poussière. On entend des "freakin'" et des "fuck". Place à la VO sous-tirée en plan séquence. Le reportage prend une autre dimension et trouve enfin sa justification : l'image brute d'un militaire aux membres arrachés (on ne distingue rien) dont le commentaire souligne qu'au milieu de l'attroupement, il continue à donner des ordres à son unité.
 
- Merde Michel, t'as tout raté ! Heureusement, c'est dans la boîte. 
- C'était qui ?
- Allen, le mec de 32 ans père de deux enfants à 10.000 kilomètres de là.
- Quelle connerie la guerre... 
- Tu l'as dit man, mais on a encore le temps de s'improviser une petite mise en situation avec ma tronche pour un épilogue à la Ushuaia.
- Tu te rends compte, on est passé à ça de la mort...
- Ouais, c'était extrême dude !
- Tu crois que la prochaine fois, ils nous laisseront filmer des victimes afghanes ?
Conclusion crépusculaire sur du Jean-Jacques Goldman  :
 " - Depuis le début de l'année, 30 soldats de la coalition ont été tués. 25 l'ont été par IED."[2]

Acte 2 : en plateau, la cellule psychologique.
Apologie de l'engagement militaire ? Soutien de l'action de la coalition ? Prélude à l'intervention télévisée du Monarque qui dans trois jours reviendra sur le sujet ? Le débrief des journalistes nous éclaire...
 LAURENCE FERRARI 
"- Comment expliquez-vous que vous ayez réussi à tourner, à continuer de faire votre métier..."
Et les journalistes de détailler le making-of... Il ne s'agissait ni d'un soutien, ni d'une condamnation du conflit mais bien, par cameraman kamikaze interposé, d'une opé' marketing sur le renouveau de l'information sur Tf1, la seule chaîne qui vous livre le "vrai visage de la guerre" (qui serait probablement resté dans les cartons s'il n'y avait pas eu un boum au bout). Si, au bout de dix minutes, j'ai bien compris que le chasseur d'image est un type courageux, force est de constater que je n'en sais pas beaucoup plus sur le pourquoi de notre présence en Afghanistan...

Laurence s'enquiert de l'état du sergent aux jambes emportées dans le flux des images. Là, suivant que tu regardes la séquence à la télé ou sur internet, tu auras deux bilans de santé : 

- La version soft diffusée au JT où M.Scott répond qu'Allen a pu "garder son bras droit" et a été "amputé très haut" à 24.30 sur ce lien.
- La version clinique (version longue de l'interview sur le site TF1news) où M.Scott répond qu'Allen "a été amputé des deux jambes très haut" à 7.00 sur ce lien.

Ce n'est pas un montage, la réponse a bien été tournée deux fois. Comme quoi, la télé-réalité ne l'est pas toujours tout à fait. 

* * *

[1] Ils étaient pas loin de 10.000.000 (soit l'équivalent de la population tunisienne) à regarder la bouse de Sophie Marceau, coupée à deux reprises par la publicité, dimanche soir sur la même chaîne.

[2] IED = mines. Il y a eu "environ" 1000 soldats américains et 7000 civils afghans tués.

Illustrations : TF1.fr , wat tv

4 commentaires:

balmeyer a dit…

Tiens, c'est amusant, j'ai regardé ce reportage sur le net suite à un lien, et j'ai ressenti le même malaise. Notamment, le fameux "comme dans Call of Duty" dont tu parles.

Je ne regarde jamais le 20h, je ne sais pas si c'est usuel, mais j'ai été assez sidéré par le sourire satisfait de la présentatrice après le reportage. Je me fais peut-être des idées, mais la satisfaction du "bon sujet" était vraiment visible...

Ju a dit…

J'aime beaucoup ce billet.
par contre pour le embedded ou non, ça dépend aussi de la durée où tu restes dans le pays. Si les gars reste une semaine et partent quasi sans préparation, effectivement, c'est armée, direct, par contre, si tu t'appelles Stephen Dupont et que tu bosses sur l'Afghanistan depuis des lustres, tu fais du bon boulot loin de tout ce qu'on veut bien te monter.
De 1993 à 2008, il n'a cessé de faire des allées et venues là bas sans ne retenir que les moments chocs rapportés par les envoyés spéciaux. On y voit Massoud bosser, les talibans, on y voit des gens simples dans les rues, peu à peu les Américains arriver, mais pas trop de scènes de violence, peu de sang... Un vrai reportage sur la durée, un témoignage historique, un travail juste, sans chichis, qui ne mérite que respect et admiration.
Il était exposé à Visa l'an dernier. Il y en a de moins en moins, des comme lui.

BA a dit…

Sarkozy : «Le multiculturalisme est un échec.»

22h20.

Interrogé sur le multiculturalisme, Nicolas Sarkozy ne mâche pas ses mots :

«On s'est trop préoccupé de l'identité de celui qui arrivait en France, pas assez de l'identité du pays.»

Refusant des communautés vivant les unes à côté des autres, le président évoque la place de l'islam, («un islam de France, pas un islam en France»), rappelant la loi sur la burka et l'interdiction des prières dans la rue, tout en soulignant la nécessité, pour tous, de pratiquer sa religion librement et dignement.

http://www.leparisien.fr/politique/en-direct-sarkozy-le-multiculturalisme-est-un-echec-10-02-2011-1309495.php

Divorce amiable a dit…

Ah je l'ai loupé dommage...