mardi 14 septembre 2010

Vie de droite : à la bibliothèque

Le paquet d'excédés s'accumule au guichet "retour" de la bibliothèque municipale au centre de Metropolis. Déjà trois bonnes minutes que ça râle.

A la source du bouchon, retrouvons, tremblante et énervée, Marthe Mirabeau, petite dame mécontente à sonotone et gilet de 81 ans. Elle est accompagnée de son auxiliaire de vie, la jeune Khadijatu qui attend d'une sagesse résignée que l'orage passe, en espérant ne pas choper trop tard ce RER lui permettant de regagner sa banlieue bien éloignée.

Marthe frappe le lino avec sa canne en criant sur l'employée sur tabouret

MARTHE MIRABEAU
- "Mais enfin puisque je vous dis que je ne l’ai pas ce livre !"

La voix de Marthe est chevrotante, mue par la colère, l'injustice et la surdité. Dans l'étuve de ce samedi après-midi de fréquentation maximale, Marina, la jeune préposée à la bonne réception des ouvrages rafraichit à nouveau la page de son ordinateur. L'écran lui présente, encore et toujours, la même injonction au sujet de la vieille dame de sale humeur entre l'insulte et les pleurs : Carte bloquée.

MARINA
- "Madame Mirabeau, résumons... Pour ce livre, c'est réglé."

Marina saisit le bouquin, "Spleen Gaulois" de Rico Mazzour et le range dans le casier retour.

MARINA
- "Mais pour la quatrième fois... on ne peut plus rien vous prêter, il nous manque toujours "Pour la nation" d’Eric Besson."

MARTHE MIRABEAU
- "Mais enfin, bon sang de bois, je ne l'ai pas ! Assez de me persécuter !"

MARINA
- "Ce qui est bizarre Madame Mirabeau, c'est que "Spleen Gaulois" soit sorti avec votre carte le même jour à la même heure que "Pour la nation" d'Eric Besson, deux livres rangés côte à côte dans nos rayons."

MARTHE MIRABEAU
- "Mais…à la fin non. Je ne sais même pas de quoi vous parlez. Pour la quoi ? Eric comment ? Je ne sais pas qui c’est. Je ne sais même pas à quoi il ressemble ce bouquin ! C’est rageant à la fin. J'ai comme le sentiment que vous essayez de m'escroquer mademoiselle ! Faut pas me prendre pour une idiote, je sais défendre mes droits."

MARINA
- "Nous ne pouvons pas nous tromper. Tous nos livres sont fichés, badgés électroniquement, avec un code-barre et un scannage informatique des entrées et des sorties."

Se félicitant d'être entrée à ce poste de bibliothécaire à temps partiel après deux ans de recherche d'emploi et trois de stage, Marina ne pensait pas que la tâche se révélerait si compliquée : Réduction du budget culture de la municipalité, informatique lente, ventilation en carafe, manque d’air, promiscuité et, comme aujourd'hui, campement sauvage devant son guichet d'adhérents illégaux.

Néanmoins, fort de son double master en communication, Marine tente l'apaisement avec la vieille d’âme sèche.

MARINA
- "Madame Mirabeau, Vous êtes certaine d’avoir bien regardé dans votre maison si vous ne trouviez pas cet Eric là caché sous quelques affaires ?"

MARTHE MIRABEAU

- "Ah bah ça c’est fort. C’est à moi de trouver ce livre que je n'ai pas perdu ?"

Marina, n'ayant pas l'autorité pour faire un crédit littéraire dans une bibliothèque ( gratuite pour les plus de 60 ans) arrive, en bout d’argumentaire, à lui relire la nature du message barrant son écran en rouge : carte bloquée, récidiviste.

MARINA
- "C’est embêtant, moi je ne peux rien faire. Votre carte sera désactivée tant que vous n’aurez pas retrouvé « Pour la nation » d'Eric Besson."

MARTHE MIRABEAU
- "Mais enfin puisque je vous dis que je ne l’ai pas ce livre !" Hurle-t-elle comme si quelques "peunkes" [1] tentaient un viol sur sa personne. Dans sa fougue approximative, elle envoie un coup de canne dans le tibia de Khadijatu, serrant les dents.

MARINA

- "Bon écoutez...Il va falloir que vous le rachetiez assez vite..."

MARTHE MIRABEAU
- "Mais ça ne va pas non ! Je ne vais pas taper dans ma retraite pour rembourser l' incompétence de votre machinerie."

MARINA
- "Faites-comme vous voulez, mais pour l'instant vos droits sont suspendus dans cette bibliothèque."

MARTHE MIRABEAU
- "Quoi ! Me déchoir de ma carte fidélité ! Je voudrais bien voir ça !"

MARINA

- "Madame, le système me signale que c’est le quinzième livre que vous ne reportez pas en deux mois. Quand votre carte sera débloquée, puisque vous ne nous croyez pas, vous noterez vous même sur un papier tous les livres que vous empruntez avec la date de sortie et celle du retour prévu."

MARTHE MIRABEAU
- "Ah bah ça, c’est la meilleure !


Elle se tourne vers les trente patients dont la lecture avant la fin du mois des ouvrages qu'ils empruntent aujourd'hui est suspendue à une négociation de trêve entre les belligérants.

MARTHE MIRABEAU

- "Moi j'oublie des livres, vous entendez ! De mieux en mieux !"

Marina hausse les épaules, échangeant le même regard accablé avec Khadijatu.

MARTHE MIRABEAU
- "Non mais on croit rêver ! Quel scandale ! J'en parlerais au Maire, il est de droite vous savez. J'ai des relations moi. Ce pays perd vraiment la raison et ses moyens. On voit bien où nous mène la chienlit du laisser-aller communiste s'infiltrant partout..."

Elle se tourne vers l'audience, agrégat bordélique de soupirs, de début de pleurs, de pitié, d'envies de meurtre, de billet de blog et de bras croisés.

MARTHE MIRABEAU

- "La Paralysie, je vous dis !"

Silence dans la bibliothèque, des bambins pétrifiés par le Kraken à gilet brodé appellent leur maman au bac à bédés. Marthe Mirabeau se ressaisit. Elle soupire en réajustant, pensive, son sonotone :

MARTHE MIRABEAU
- "Enfin bon... Qu'on en finisse, mon programme commence à 18h20. Comme chaque samedi, préparez moi une andouillette, deux pieds de porc et des abats pour Théodore. J'enverrai un domestique les chercher tantôt."

Détournant son regard de l'outrecuidante, Marthe saisit sa canne et sa Khadijatu. La tête droite, les idées franches, fière d'avoir moralement triomphé des forces anti républicaines mettant en péril la cohésion de la société, elle quitte, satisfaite, la bibliothèque sous les applaudissements nourris et soulagés.

VDD.


[1] prononciation validée par Francis Veber.

2 commentaires:

BA a dit…

AFFAIRE WOERTH - Le "gendarme des écoutes" refuse de couvrir les services secrets.

http://www.lepoint.fr/societe/affaire-woerth-le-gendarme-des-ecoutes-refuse-de-couvrir-les-services-secrets-14-09-2010-1236163_23.php

Anonyme a dit…

salut Seb, je bosse en bibliotheque, sympa et crédible comme billet !