mardi 13 avril 2010

Le train de vie des trentenaires


MARIE
- Thierry ! Toi ici ! Oh bah ça alors !

Polo Rodolphe Lareine, sur-col à carreaux et pantalon de velours côtelé : le gentil Thierry est bien peigné.

THIERRY (se rapprochant de Marie)
- Ça fait combien ? Neuf, dix ans ?

Les retrouvailles imprévues des deux trentenaires dans le wagon 18 du TGV La Rochelle – Paris du dimanche soir ont le charme plastifié des plus belles lignes du dernier Marc Levy.

Le duo reconstitué fut copain de TD à la fac du coin au siècle dernier.

Ensemble turquoise avec jean délavé pour une Marie aux traits tirés qui, lorsque Thierry joyeux « - Alors ? combien ça te fait ? » répond un embarrassé… « - Euh 30 non 31 » qui veut dire 34."

Nos deux jeunes parisiens sont revenus le temps d’un weekend dans leurs maritimes familles respectives.

Le déballage décomplexé du bonheur hurlé étant le propre de l'époque et les explications de la grande histoire se cachant dans les riens quotidiens des anonymes qui la constituent, notre rédacteur, à l'unisson du wagon, va tout connaître de la vie des amis d'ici Paris.

THIERRY
"- C'est quand la dernière fois que l'on s'est vus ?"

MARIE
"- Je ne me souviens plus... t’étais serveur au bistro du port, je crois."

THIERRY (nostalgique à la sauce AB)
"- Ma dernière année de fac. Tout juste dix ans !"

Départ du train et du récit des heureux. Thierry a un "bel appartement" à Paris avec sa compagne et se prépare à partir travailler au Maroc.

THIERRY
« - Au Maroc, j'ai trouvé une opportunité enfin en rapport avec mes études et plutôt bien payée. En France, ça fait trop longtemps que je tourne en rond. ».

Marie a une fille et une nourrice "chère mais bien remboursée". Elle habite un appartement à Paris un peu petit mais tellement fleuri. Accessoirement, elle un mari "super sympa" qui bidouille dans le web.

THIERRY
"- Qu’est-ce qu’il fait ?"

MARIE
"- Euh… Il est… Enfin, il est entrepreneur. Une petite boite hein… Il est tout seul."

[Entrepreneur : Terme libéral qui, grâce à un habile glissement sémantique consécutif d'un martèlement médiatique continu, signifie trop souvent en langage classe-moyennesque : "auto-entrepreneur".
Auto-entrepreneur : Terme porteur alliant fantasme de liberté à la Jonathan Livingston le goéland et salaire à la Proglio mais se substituant trop souvent dans les faits à celui de crevard et / ou de "chômeur".
Chômeur
(version de crise) : litote désignant en bout de processus (et sans effrayer l’électeur) un citoyen rejeté du monde des vivants et des statistiques, avec potentiel d’SDFitude non négligeable.]

THIERRY
"- Et toi alors ?"

MARIE
"- Bah moi alors... toujours démonstratrice en pharmacie volante."

THIERRY
"- Où ca ?"

MARIE
"- En congés maternité depuis un an. Là je commence à chercher... avec un peu d'angoisse parce que ça commence à être serré pour payer l’appart."

THIERRY
"- Tu as des entretiens ?"

MARIE
"- Euh…. Mais toi, raconte. Le Maroc c’est sympa ?"

THIERRY
"- Bah je sais pas, jamais allé. C’est la grande aventure. On m’offre enfin un job dans mon domaine de compétence : la Trito-transgénie-du-bulbe-lymphatique. 8 ans d'étude, quand même."

MARIE
"- C’est super !"

THIERRY
"- D’autant que c’est bien payé.... euh... rapporté au niveau de vie là-bas bien sûr."

MARIE
"- Combien ?"

THIERRY
"- Euh.... 420 euros les 6 premiers mois. Plus, si je suis définitivement engagé..."

MARIE
"- C’est super !"

THIERRY (pas peu fier)
"- Je n'ai plus le choix. Après mon diplôme de TTBL, j’ai fait serveur, caissier, chauffeur et puis au bout de quatre ans j’en ai eu marre. Comme j’avais des problèmes de fin de mois, enfin surtout pour payer le loyer et bouffer, avec un piston de mon père, je suis rentré dans un cabinet d’huissier. Maintenant, c’est moi qui expulse des locataires en défaut de paiement."

MARIE
"- C’est sup… Heu, c’est pas un peu dur ?"

THIERRY
"- Au début, je ne pouvais pas. J’en ai pas dormi pendant trois semaines. A la première expulsion, mon patron m’a dit : "- Thierry on ne recommencera pas". Le lendemain c’était reparti. Il est un peu salaud quand même."

MARIE
"- Moi je ne pourrais pas."

THIERRY (époussetant une peluche sur le bleu pétrole de son Rodolphe Lareine)
"- On s’habitue à tout.
"

Et le sur diplômé sous payé de sortir son petit Apparu illustré.

THIERRY
" - …Faut comprendre les proprios, c’est du manque à gagner. Y en a qui comptent sur les loyers pour leurs retraites. "

MARIE
" - Ouais, ouais, c'est vrai... Mais les loyers sont trop chers aussi. Nous on s’en va en banlieue. Pour le même prix on a 70 mètres carrés avec un parking. Parce l’année dernière on en a eu pour 2200 euros de PV."

THIERRY
"- 2200 euros de PV ? C'est vraiment une honte ! Ils nous prennent pour des cons ! Dans quel pays on vit !"

MARIE
"- C'est clair !"

THIERRY
" - Quand même la banlieue... ça ne va pas te faire trop loin de Paris ?"

MARIE
" - Bof, tu sais mon copain il a pas de bureau et moi j’ai pas de boulot alors… On peut faire un peu de RER. Puis c’est bien pour un enfant, c’est la campagne."

THIERRY
" - Au oui... donc alors c’est loin."

MARIE
"- Oui. Mais on n’avait pas le choix. Et encore, heureusement que les parents de mon copain se sont portés garants. Sinon, c’était la rue. Enfin maintenant faut déménager quelle galère… On a tellement de trucs. C’est fou ce qu’on peut acheter."

Tours. Deux minutes d’arrêt.

MARIE
" - Enfin les parents de mon mec, c’est quand même un problème. Ils ont trop d’argent. Ça m’empêche de me marier. J’aurais trop la honte de ma famille à la cérémonie."

THIERRY
" - Moi les transports en commun, je ne peux pas. Depuis que je me suis mis au taxi, je ne peux plus m’en passer."

MARIE
" - C’est super !"

THIERRY
" - Ça coûte un peu cher, mais c’est mieux. Dans les transports en commun, il y a des gens. Et puis ça marche jamais et ils te poussent sur les rails comme un rien. Et je te parle pas des risques de maladie."

MARIE
" - Ouais c’est vrai, c’est un problème."

Au niveau d'Orléans, en pleine conversation sur l'héritage idéologique de Super Nanny, le bijou de technologie ferroviaire française se traîne sur plusieurs kilomètres avant de stopper définitivement dans les faubourgs.

Annonce à la voix douce dans le transistor : « - Ting, tong, ting, ting, ting, tang….Suite à une rupture de caténaires due à une attaque de guano, notre train va avoir du retard. Tiens pendant qu'on y est : l’age du départ à la retraite va passer à 63 ans. »

THIERRY (soupir agacé)
" - …Y a pas à dire... il va mal ce pays…"

MARIE
" - Ouais, faudrait que le système change."

Là-dessus, et après avoir fait un dernier comparatif des options de leurs forfaits Illymitics respectifs, Marie et Thierry n'ont plus rien à se dire. Ils se détendent, survolant Sciences et Vie pour l'un et pour l'autre son Be (ou l'inverse), se réconfortant chacun dans leur coin d'avoir pu soutirer, le temps d'un aller-retour dominical en tarif prem's, quelques biftons aux parents retraités histoire que continue la comédie du jeune adulte épanoui.



11 commentaires:

Nicolas a dit…

Hé ho ! Le TGV La Rochelle Paris ne passe pas par Orléans.

Je sais, je suis chiant...

Gaël a dit…

miam et ce "place54" qui conclut si bien ta note

seb musset a dit…

@Nicolas > Les noms ont été changés pour respecter la vie privée des villes.

Toumar a dit…

Tu as effacé ton billet sur Xynthia ?

Costarmoricain a dit…

Quel lien habile, je reconnais là ta grande classe. Au fait tu as envoyé ton machin à machin ?
Yann

seb musset a dit…

@toumar > Le billet est dans mon posterous. / logo en bas de colonne droite.

@Yann > j'entame la procédure ;)

dadavidov a dit…

Moi Z'ici ! Merci pour l'encouragement...

je suis d'accord avec ta conclusion :
"Il faut que le système change" :-/

Emma Indoril a dit…

La phrase de conclusion est particulièrement acide !
Mais hélas, c'est juste !

ZapPow a dit…

Quel talent ! C'est à la fois jouissif et effroyablement sinistre.

Who a dit…

épique.

L'on va bien s'entendre.

www.lessensordinaires.fr

Jean a dit…

Sympa ! Votre livre est du même tonneau ? Si c'est le cas je pense faire un tour sur "lulu marketplace".