mercredi 24 février 2010

La belle et le costard


Dernière clope en terrasse, le commis empile les chaises sur les tables, le troquet de banlieue va bientôt fermer.

Au moment de rentrer dans la salle pour régler son ardoise de la soirée, Romain remarque à une table le manège d’un gros à costard en train de sermonner une belle étudiante moulée dans un jean à liseré diamanté estimé à 150 euros. Un bichon lilliputien ronfle aux pieds de la sylphide soignée. Avec son enthousiasme communicatif sur col amidonné, on dirait le bedonnant libidineux à costard bien taillé et chemise à rayures sorti d’un lip dub sous LSD de l'UMP. Les deux chacun à leur manière, elle dans la distinction et la retenue, lui dans l’étalage du fric, sont "hors-série" pour le rade interlope plus habitué aux canons de l'ivrognerie populaire.

Ce n’est pas ici qu’ils seront surpris par leurs connaissances respectives. Lui, roucoule du billet en lui prodiguant des conseils au sujet de ses prochains examens à Science-Po. Elle, blanche, s’agrippe à sa coupe de champagne dont elle ne boit pas une goutte, feignant l’attirance, mais endurant le dégoût.

Romain a beau être entre la pomme et la poire (et sur conseils avisés du taulier prêt à tester l’Armagnac extrême cuvée) le rapport de force lui apparaît limpide comme un constat de Parisot sur la question des retraites : Le friqué entretient l’étudiante en échange d’un tirage occasionnel, quand et comme il le peut, dans la garçonnière qu'il lui subventionne à une encablure de berline d'ici.

Le goret à gourmette lâche sa coupe visant la croupe et pose la main sur celle de sa douce. Frissons. Torts partagés. Y aurait-il des fumiers sans soumises ?

LE TAULIER servant un godet à Romain
"- Bois une prune et réfléchis à la question !"

Romain s'enfile le 40 degrés épiant cet énième cas de prostitution générationnelle. Quelques quinquagénaires en fin de règne ont le fric, les jeunes leur mangent dans la main en rêvant de festin. Les bourreaux sont les mêmes que chez Balzac, les Rastignac contemporains : Aspirants à la marque, assoiffés de superficiel, camés au standing, formés à la bassesse. De l'Heil-phone au sac Lancel, la pauvre princesse du bar a tout l'attirail des apparences de la richesse made in Paris mais fabriquée en Chine .

L'échéance du slip se précise. La belle est blême. Le bichon trépigne, le friqué aux yeux de porc aussi : Belle ou bichon, il est dans un tel état d'excitation qu'il culbuterait n’importe quoi doggy style sur le bar du bistrot. Romain capture et décode le regard de l'effrayée : ALERTE ENLÈVEMENT.

Ultime Armagnac. Romain aurait bien sorti la princesse de là mais n'a pas le budget pour relancer la partie. Tristes mais fières : ces belles consomment beaucoup. Pour cause de frais bancaire, ce mois-ci, lui est encore à découvert. Sa pitié ne peut rien contre les liasses du replet recommandant du Laurent Perrier au taulier qui, à 150 euros la boutanche, peut bien rester ouvert dix minutes supplémentaires.

La belle cultive l’espoir dans le champagne : Elle spécule sur l'ivresse du répugnant pour bénéficier d’un plan sauvetage suite à la chute des bourses.

Mauvais choix. Romain rodé à la rudesse des rades, tente la transmission de pensée : "- Fais comme moi ma belle : Bière, Cahors, Armagnac, Manzana, Prune. C’est radical pour dissoudre les petites comme les grosses emmerdes !"

Encore quelques longues minutes de ricanements du genre "- y a beaucoup trop d'auvergnats" et hochements de tête féminins façon "- tu es drôle mon amour" et elle finit par céder à la loi de celui qui distribue la monnaie. Elle boit et boit encore. Le bichon se recouche, la nuit sera longue. Certaines appellent ça de l'indépendance.

De la mise aux enchères de sa virginité sur internet à l’acceptation de conditions de travail ultra dégradées juste pour marquer une ligne dans le cv et cette impression de malaise qui n’en finit jamais : 18, 22, 25, 30 ans, un début de vie à genoux pour une poignée de cacahuètes, à servir la soupe et livrer son cul à la génération du dessus.

Que ferons tous ces jeunes lorsque leurs vieilles tirelires auront canné et qu'eux-mêmes seront moins frais ?

Le gros laisse trainer sa paluche poilue sur le derrière fuselé de la petite. Romain entends des mots.

LE FRIQUE
"- C'est important les relations."

Le couple arrangé abandonne sa bouteille et s’en va au moment où le patron sponsorise un dernier rhum à Romain. La belle baisse les yeux devant le garçon, le bichon se laisse trainer sur le carrelage graisseux, le goret salue l'assemblée des avinés fauchés. La porte fait gling-glong. Ils s'en vont bras dessus main dedans sur le boulevard des clodos.

LE TAULIER nettoie les verres
" - Si c'est pas malheureux. Le sarkozisme nous poursuit jusqu'ici."

Mais enfin, la soirée n'est pas perdue pour tout le monde.

Romain, le taulier et les autres liquident, satisfaits et jusqu'à la dernière bulle, la fin de bouteille de l'homme aux billets.

14 commentaires:

tassin a dit…

C'est glauque...

Nicolas a dit…

Ce n'est pas glauque. C'est une histoire de bistro qui met en scène un gros à costard.

Stéphane Laborde a dit…

C'est bien vu ! Toute la société est évidemment dans cette métaphore.

-K- a dit…

Mr Musset, dès que le mot lipdeube est employé, il doit obligatoirement renvoyer vers le clip des jeunesses UMPiste.
Ensuite... il devient quoi gros François?

Céline a dit…

Ce n'est pas une métaphore. C'est la réalité de tous les jours (admirablement bien écrite par ailleurs : "Le goret à gourmette lâche sa coupe visant la croupe et pose la main sur celle de sa douce").

Mire a dit…

Un écrivain - je vous dis-
car avant Avatar-Ze movie, existait déjà un roman mussesque. A quand perverse road 3 ?

Kaos a dit…

Sympa, en effet. Le texte, pas la situation, hein.

Tu devrais feuilleter la théorie de la Jeune-Fille si t'as le temps, je suis sûr que ça te plaira.
http://www.bloom0101.org/jeunefille.pdf
Il a été publié en papier il fut un temps, mais je sais pas trop s'il est encore disponible, et si oui, où.

Gaorl a dit…

Très joli texte, on a tous déjà rencontré ce type de couple

Galactus09 a dit…

Bien joué Seb, admirable de réalisme.
C'est du vécu romancé ?

Gaël a dit…

trés bon billet

BiBi a dit…

On ne badine pas avec l'Amour.
On tapine plutôt.
Ici, on est loin du... Musset dans le texte...

Guyb a dit…

Avant on avait les "mariages arrangés"...

Je ne crois pas que ça ait beaucoup changé de nos jours (à part qu’on se le cache).

Source ?! 60% des couples que je connais...

Monsieur Poireau a dit…

Triste époque…
:-|

Lolobobo a dit…

c'est beau ce que tu écris, et c'est triste ce que tu raconte. A moins que se ne soit le contraire. on n'a pas fini de ne pas rire