mardi 7 juillet 2009

Extinction de parisiens


Paris délaissée, Paris sans kékés mais Paris apaisée.


Juillet 2009. Même si elles n'étaient réservées qu’aux autres, les vacances soulageaient ceux contraints à la capitale faute de budget : Ça en faisait toujours un bon paquet de dégagé.

Cette année pour cause de canicule avancée et de baisse de moral prononcée, la ruée vers l’eau eut lieu deux semaines plus tôt. A défaut de grande bleue, dès le début du mois, Syd Movet, trentenaire 2.0, forçat de l'info, du web et de la crèche parentale, s’apprêtait à vivre un été avec short et tatanes, presque seul tout, dans une capitale au macadam collant, timidement festive à la nuit tombée et désengorgée de ses stressés. Dans les émanations de CO2 et les échos des sirènes des ambulances sillonnant les rues à la récolte des petits vieux claquant sous l'imprévu cagnard, lui, à l'ombre d'un brumisateur, se délecterait de demis en terrasse entre deux plages d'écritures.

Manque de bol. Embrayant sur la périphérie des adorateurs du cocon, son quartier central virait à son tour victime du syndrome Leroy-Merlin / Comble de rêve / M6 Déco / Ma maison est une machine à thune. Partout, d’un appartement à l’autre dans sa rue ça retapait, ça scie sautait, ça marteau piquait, ça décapait, ça thermo-cloutait.

Syd grognait sur son silence perdu mais la crispante cacophonie des chantiers de particuliers couvrait sa colère. Le tout baignait dans les discordantes remontées des transistors d'ouvriers : Best-of estival de Rires ou Chansons ou Top of the Pops de Gdansk FM suivant la légalité du contrat de travail.

Le home familial de Movet s'orientait plein sud, sous les toits, climatisation façon coffrage à l’ardoise : Aux alentours de 54 degrés l’été et de Reykjavik l'hiver. Un vrai bonheur urbain mais bon, l'écrivain restant un humain comme les autres, il s’habituait à sa condition.

Son alvéole de logis ne le choquait finalement pas plus que la vision quotidienne de ces errants qui, des bourrasques givrées de décembre au coups de massues de juillet, tombaient avec régularité sur le pavé de la cité des lumières dans l'indifférence des locaux et la stupeur des touristes friqués, parfois incommodés par l'odeur.

Syd s'estimait même heureux lorsqu’il contemplait ses potes de fac, thésards, CDistes et pas cons, croupissant en squat à trois pâtés de maison de là sans une thune et menacés d’expulsion, à deux doigts de la clochardisation dans le mépris complet des institutions.


Alors avec un peu d'ingéniosité, Syd agrémentait sa vie domestique à moindre frais. Il construisait des meubles en carton, sur mesure.

Avec deux planches et des coussins de récupération, dans ce goulot d’étranglement entre les chiottes et le coin cuisine qui lui servait d’entrée, il construisit un lit douillet pour Révolution, son bébé. Pour contrer l’étuve, il se procura un deuxième ventilateur
chez camion-tombing-service, un Sarkozator à double rotation, recommandé dans les pages tendances du nouvel obs, brassant mieux l'air que la concurrence.

Pour la nuisance diurne des chantiers, il avait négocié sur brocante un casque d'insonorisation. Pratique pour écrire, chiant pour disserter autour d’un plat de nouilles Ligueule avec Zoé à sa pause de mi-journée, sur la mystification du seppuku dans l'œuvre de Mishima période Pavillon d'or.

L’écran plat était le seul meuble qu’il avait pu monter et faire rentrer dans ce corridor aménagé en surface de collecte à loyer. Il restait allumé à la journée sur Tiji, dès fois qu'un scoop sur le karachigate tomberait. Pour le reste, en jetant tout par le fenêtre, le déménagement serait l’affaire d’une dizaine de minutes. Cette perspective lui semblait pourtant de plus en plus lointaine.

Maudite échéance mensuelle qui dévorait les deux tiers des revenus du ménage. Comprenez qu’avec le genre de pécule restant, le couple partait rarement en RTT à St-Barth. Syd se réconfortait donc en songeant aux autres plaisirs de la vie : Métro, changer bébé, le bruit des voisins, l'eau chaude en berne depuis mars, la traque aux cafards et le safari aux souris sur le balcon.

Syd Movet se résignait donc à la double peine d'un été standard de locataire parisien :

1 / Il endurerait la mauvaise ventilation de l'appartement merdeux qu’on lui avait craché à la face au sortir « privilégié » d’une liste de 200 prétendants n’ayant pas les connexions idoines pour se prévaloir de deux garants se portant caution à hauteur de trois fois le prix du loyer (et ce en toute illégalité).

2 / Il devait en plus, aux beaux jours de la transhumance des bienheureux, subir les assauts sonores des travaux engagés par ceux qui avaient, eux, les moyens de partir : Les bailleurs.

Syd avait cru comprendre au JT que l'immobilier s'enfonçait dans la mouise. Inflation du nombre d’annonces, chutes des prix, agences immobilières elles-mêmes en vente : Il avait constaté l'hécatombe lors d’une tournée en France profonde pour la promotion de son livre pour enfants "Nick et Carlita au pays des Rottweiler qui déchiquètent".

Pourtant à Paris, même si les pancartes "à vendre" se multipliaient aux façades des immeubles, le business de la petite surface locative, lui, resplendissait.


La raison était simple : Suppléant la carence de construction de logement sociaux dans une capitale professionnellement attractive même et surtout en temps de crise, ce marché s'abandonnait à la spéculation privée la plus débridée.

Le secteur de l'extrême location parisienne engraissait cette catégorie socioprofessionnelle plutôt âgée que, des actions Eurotunnel au grand emprunt d'état, on retrouvait dans les coups de pognon promis à juter. Ils s'appelaient eux-mêmes avec toute l'innocence du monde : Les petits propriétaires.

Encouragés par un gouvernement et des émissions de télé prônant l’enrichissement personnel et le 4X4 bio pour rouler sans heurts sur les crânes de pauvres, les petits proprios ne se gênaient pas pour louer à des tarifs prohibitifs aux plus jeunes et plus démunis, leurs placements fonciers aux allures de taudis.


Ces appartements, si tels pouvaient être leur nom, se résumaient à quatre murs autour d’une surface d'une poignée de mètres carrés. Autrefois, on y logeait le petit personnel. Depuis le boum de l'immobilier, on y faisait cracher leurs salaires aux esclaves. Ces infamies immobilières étaient discrètes, situées au cimes inaccessibles d’immeubles vétustes. Elles se louaient à des prix défiant la raison : 700, 800, 1000, 1200, la limite se fixant d'elle-même suivant la crédulité des locataires. Et, quand à la moindre annonce, ces derniers se présentaient à 50 dans l’escalier pour décrocher le nano-xanadu avec sous le bras des dossiers de candidature en trois tomes, le plus motivé d'entre eux ne regardait ni à la dépense ni à la soumission. Celui prêt à payer de sa poche pour les travaux de réhabilitation du cloaque inhabitable, l'emportait.

Régulièrement, d’un point à l’autre de la capitale mais le plus souvent à son centre (là où l'amplitude insalubrité / prix restait la plus élevée), ces bombes foncières, où de l'électricité à la plomberie au mercure rien n'était aux normes, explosaient. Ces combustions spontanées sans victime, sans heurts, sans cri étaient l’occasion d’un peu d'animation dans le village à bobos. L'assurance habitation couvrait systématiquement le manque à gagner du proprio. Côté connard de locataire, quels biens de valeur pouvait-on entasser dans une cellule ?

Jusqu’à l’apparition de la crise fin 2008, en mettant de côté les marchands de sommeil (louant du méga vétuste à prix d’or à ceux rejetés de partout) et les banquiers (disposant de pâtés de maison complets vacants) le 3P, Petit Proprio Parisien (tenant des deux catégories susmentionnées) jonglait entre 3 marchés :

Son premier marché : La pépinière des étudiants venant de loin.
L’argent des bourgeois de province passait ainsi dans les poches des bourgeois parisiens via la confiance qu’ont traditionnellement les premiers dans les cursus universitaro-foireux de leurs enfants prodiges qui (c'est écrit dans Challenges) avec un Bac+7 en anthologie du polygone finiraient maître du monde dans le semestre. Indépendance, folles nights de Paris et argent de poche : Les enfants gâtés n'iraient évidemment pas contredire leurs machines à sous favorites. Non contents de doper les prix de l’immobilier grâce à leurs subventions parentales, les jeunes wannabees de La France des winners contribuaient également au dumping social ambiant en acceptant l'été des stages non rémunérés où ils cumulaient, convaincus de se faire embaucher, le boulot de 2 CDI qui ne le seraient pas plus qu'eux.

Charles-Edouard, voisin étudiant de Syd se vantait ainsi de turbiner gratuitement jusqu'à la rentrée en agence immobilière. Il visait une carrière chez un banquier parce que "tu comprends, tout disparaîtra sauf l'économie."


Le second marché du 3P : Le célibataire.
Il se subdivisait en deux catégories.
Syd y retrouvait, avec quelques années au compteur, la plupart de ses amis : Des miséreux affectifs de la catégorie précédente qui, les illusions perdues, végétaient manutentionnaires ou chieurs de sandwich à temps partiel chez Mac Bouze mais disposaient toujours de parents pour allonger la caution de l’appartement et se porter garant. Ses potes s’enfonçaient tranquillement vers la quarantaine sans épargne, ni métier sérieux, sans aucun autre business plan que celui, un jour ou l’autre, de finir sous les ponts, une fois que leurs géniteurs arrêteraient de les arroser pour se consacrer à ce qui allait vraiment finir par leur tenir à cœur : Rester en vie.

Dans cette catégorie de plumés, Syd retrouvait également beaucoup de divorcés. Charles-Edouard lui confirmait : "- Rien de tel que des familles éclatées pour stimuler la demande et faire monter les prix !" C’était d’ailleurs applicable à tous les autres pans de la vie économique. La famille éclatée en province avec 2 enfants étudiants à Paris restant le gisement de pétrole de l'agent immobilier.

Le troisième marché : Celui de l'exception ou de la famille normale.
Par mégarde,
Syd Movet s’y était fourvoyé.
Il s’agissait de familles moyennes[1] officiant sur Paris, soit qu'elles n’avaient pas trouvé à se loger ailleurs, soit qu'elles refusaient de s'endetter sur une vie pour s'acheter une crotte en Lego dans un ghetto à crétins en trentième banlieue, avec à la clé trois heures de transport quotidien en bétaillère pour rallier le camp de sommeil au camp de travail.
Ces familles, selon leurs revenus (pas loin du seuil de pauvreté) et le nombre d’habitants au mètre carré (pas loin du seuil de promiscuité), devaient être prioritairement dirigées vers des logements sociaux. Comme au million d'autres, la mairie leur avait dit d'attendre patiemment leur tour. Ça finirait par tomber. Sur la base des 25 logements construits cette année pour une demande de 800
dans le quartier, Syd déterminait que le délais théorique pour qu'il obtienne un appartement dépassait les 13 ans.

A défaut d'appartements propres et de loyers décents, immobilièrement parlant Paris s’aseptisait à vitesse grand V. Voulant du riche ou du fils de riche pour habiter chez les riches, les maitres de la capitale chassaient non seulement les bas revenus mais aussi les moyens.

Une autre mutation s'opérait depuis peu : La spéculation des petits proprios, pour cause de crise et de manque de liquidités en interne s'orientait désormais à l'export.


Syd le constatait à la teneur des dialectes parlés dans son quartier, sa rue et son immeuble : Le marché de la location à la journée pour les étrangers friqués se développait en toute décontraction, tirant les tarifs à la hausse. Permettant de s’affranchir des contraintes locatives, des réglementations nationales, des cautions et autres mois d’avance dont de moins en moins de français pouvaient s’acquitter, c’était une solution totalement décentralisée, garantie 100% sans impayés, sans risque d’occupation abusive et qui, le top, permettait au 3P de doubler ou tripler les revenus de sa surface d’exploitation.

Pourquoi les 3P s'embarasseraient-ils plus longtemps de locataires précaires et procéduriers de type Syd Movet quand des night-clubbers brésiliens ou des greluches de nababillons russes pouvaient aligner de 200 à 400 euros pour une nuit avant de partir défoncés au petit matin en ne se souvenant plus de rien ?

Les quatre étages de l'immeuble du bagnard se métamorphosaient progressivement en une auberge locative pour nantis en transit (pas plus soumis aux codes nationaux de l’hôtellerie qu'à ceux de location et ne générant aucun emploi au niveau local.)

A cette adresse, Syd et Charles-Edouard, n'étaient plus que les deux seuls habitants officiels, ingrats
résidus d'anciens baux. L’immeuble se peuplait du vendredi au dimanche de l'internationale pochetronne d'un soir, peu scrupuleuse quant à ses nuisances sonores et, à en juger par la présence de sacs translucides le lundi matin dans la cage d'escalier, non informée de la présence d'un local à poubelle au rez-de-chaussée.

Côté client : 200 euros la soirée à se diviser à 4 pour une chambre très bien située. Côté 3P : A peine un petit coup de ménage à faire et en deux week-end, l'innocent proprio empochait l’équivalent d’un mois de loyer de pauvre fauché français. 1000 euros mensuel pour 25m2 ce n’était pas assez rentable pour nos Maddoff du PAP dont certain avaient encore l’outrecuidance de se dire de gôche. D'où la multiplication des travaux cet été dans ces appartements : A la rentrée les cellules insalubres transformées en pieds à terre parisiens se loueraient encore plus chers. La force vive du coin n'aurait, elle, plus qu'à s'expatrier à Dubaï selon les conseils d'M6.

Travaux spéculatifs la journée, riches fêtards importés le soir, le tout servi par des larbins transbahutés chaque matin par RER pour jouer, contre un sous-salaire, le rôle de parisiens. Au milieu : Des gens qui crèvent à petit feu. Paris devenant une capitale comme les autres : Sa démographie sentait le pognon.

De sa chambre avec vue avec la rapacité, Syd Movet ne voyait pas vraiment la différence entre Banksters ou petits proprios parisiens. Si la comptabilité différait, les motivations lui semblaient rigoureusement les mêmes. Aux uns et aux autres, il n'aurait pu parler de solidarité sans que cela finisse en coup de boule dans la minute. Dans cette extension populaire du capitalisme inique que symbolisait la spéculation locative des particuliers, sans volonté politique nationale et locale encadrée d'une réglementation rigoureuse, la moralisation lui apparaissait illusoire.

Dans sa cellule, rêvant d'ailleurs, Syd brancha le ventilateur. Il mit son casque qui le coupait du barouf extérieur et entama la rédaction d'un nouvel article, espérant naivement qu'il contribuerait à la dénonciation du scandale du logement dans Paris. Sujet riche et bien plus étendu que son petit cas particulier. Pour le titre, il avait une bien une idée :

"Extinction de parisiens."



[1] "classe moyenne". Terme d'ancien français désignant une catégorie de la population pouvant vivre dignement des revenus de son travail

5 commentaires:

tassin a dit…

Drôle, réaliste et cynique à la fois, un régal de lecture!

Edelihan a dit…

Très bon texte, comme d'habitude.
Ta définition de la "classe moyenne" m'apparait on ne peut plus juste.

stephane a dit…

Excellent comme d'habitude !
Le coup de lour son appart a la journéée, je n'y avais pas pensé, une idée a creuser.
merci !
Un proprio en manque d'imagination pour faire fructifié son capital.

delkend a dit…

excellent et terriblement vrai.
Par contre j'ai p-e mal compris mais c'est pas écrit CDI au lieu de CDD à propos des stages ?.

philippe a dit…

Seb, tu as la grâce!
Mais tu pourrais mal finir, car tu représente un danger pour les PPP et les banksters (c'est pas les mêmes?). ils vont donc -avec tout ton talent- te proposer pantoufle à ton pied, histoire que tu lèves le pied sur ces connerie de solidarité, de "common decency", de don, de contre-don.
Pour qu'à la fin, les esclaves ne se souviennent plus de "comment c'était avant". Si tu refuses tu sera "un problème".
Le tout, c'est d'estimer dans le temps les différentes options politiques possibles, et de se positionner en fonction, en espérant que l'on se rapproche plus d'un monde à la Wacquant qu'à la Lefebvre.

Paul Pourdoulou, jeune lecteur de Bonneville