lundi 26 janvier 2009

Retrait définitif à la Bred (v2)

:::::::::::::: Retrait définitif à la Bred (v2) ::::::::::::::


Djamila, 32 ans, sous-officier du secteur bancaire en première ligne derrière ton guichet, tu es tombée mercredi 21 janvier 2009 au champ de bataille pour avoir défendu le code de l'honneur de ton produit financier.

Tu n’es pas la première victime de la crise. Il y en a eu d’autres avant toi plus haut placées dans l'état-major, des notables alliés mais aussi des civils anonymes, des ouvriers à rêves trop grands pour leurs budgets, retranchés écœurés dans leurs ultimes mensualités se suicidant dans l’intimité de leurs pavillons hypothéqués juste avant l’arrivée des huissiers, des patrons en cessation de paiement, profitant de la pause déjeuner de leurs ouvriers pour en finir dans l'honneur avec la réalité.

Ta spécificité : Tu étais au cœur de la relation client.

Les médias ont parlé de toi. Un peu. Tu le dois à deux évènements :

1 / En plein Paris, à la pause cigarette devant la succursale où tu officiais comme conseillère clientèle, Jean- Claude, un client de 24 ans, t’a poignardé dans le dos.

2 / Ce meurtre de sang-froid remplit le trou d'air info entre la fin provisoire du feuilleton idyllique d’Obama et celui fédérateur, largement bande-annoncé, de la
tempête dévastatrice s'abattant sur la nation en péril.

A moins que l’on découvre demain que tu étais la nièce de Jérôme Kerviel ou que 3 nouvelles conseillères bancaires se fassent poignarder la semaine prochaine, l’enquête, sous son aspect médiatique, s’arrêtera au plan fixe de la façade terne de l'agence de la Rue d'Avron. Au hit-parade du sordide, le surlendemain, un massacre dans une crèche bruxelloise terminera d'expédier ton drame aux oubliettes.

De ton emploi à la banque, à la télé il fut à peine question. Vendeuse de poissons ou gogo-dancer, le traitement aurait été similaire. Dans ces métiers là, j'imagine que ton employeur aurait probablement pleuré ta disparition au Journal de 20h, rendant hommage à ton professionnalisme. Excusons cette lacune de ton management et des hautes sphères de ta direction. Mercredi, les places financières internationales et les valeurs bancaires chutaient dangereusement. Et puis, pour les hautes sphères, jeudi c’est comme mercredi : C’est déjà le week-end à Miami.

Djamila, ta direction ne se résumait pas à ce petit chef de secteur à costard Celio qui te challengeait chaque semaine des objectifs de placement de produits. Ton supérieur direct était un intermédiaire exécutant les ordres, comme toi. Avantage lié à son grade : La relation client il la voyait de loin, planqué dans son bureau de faux-derche à ficus en plastique. C'était à toi qu'incombait la tache ingrate de siphonner le pognon là où on en trouve toujours : Dans la poche des moins fortunés.

Ces bonus récompensant les objectifs que tu explosais te motivaient à pulvériser ces records qui, la semaine d'après, devenaient la base minimum à ne pas enfoncer.

Tu étais l’avant dernier maillon, juste avant le pigeon, de la grande levée de fonds.

Par temps économiquement agités, les hautes sphères te concoctaient de nouveaux produits à placer en urgence, des contrats opaques, assurances et prêts, se délitant en une syntaxe hermétique avec police illisible au travers de 40 paragraphes dont les 20 derniers contredisent les 20 premiers. Ces produits bénéficiaient en amont de campagnes de promotion dignes des plus grands films hollywoodiens et tu ne poussais pas plus loin l'argumentation quand le prospect te faisant face s'en tenait à l'accroche publicitaire entendue à la radio : Tout ira bien.

Après seulement, quand tout allait mal, quand tu faisais ton possible pour débloquer ses fonds en attendant l’aval de Celio, qui calfeutré derrière son ficus te disait toujours non, quand ce tu qualifiais de "produit garanti" se transformait pour ton client en un "je ne peux rien faire de plus, c'est marqué noir sur blanc, c'est pas de ma faute si ça a perdu 15%", tes formules magiques gagnant-gagnant se révélaient alors pour l'humilié comme autant de couteaux plantés dans son dos.

Dans ces cas extrêmes, grâce à un mix de zen et de fermeté rodé en formation au siège dans la belle tour en verre teinté qui domine les faubourgs de la ville, tu récupérais la situation, trouvant les arguments pour mater les manants et stopper net leur complainte crasse du : "Je veux que l’on me rende mon argent maintenant !"

Miroirs aux alouettes à taux variables pour benêts à fort potentiel de crédulité, bombes à retardement pour galériens déjà endettés, ta funeste expérience prouve que tu aurais du définir un peu plus ces produits aux malheureux à qui tu les a vendu.

Passons sur les raisons des réclamations de Jean-Claude et de ses prédécesseurs ronchons qui, de plus en plus nerveux, se succédaient à ton guichet. La sensibilité n'est pas rémunérée et les bons amis ne font pas de bons comptes. Parfois, en cas de difficulté à atteindre les objectifs, sur incitation de Celio, tu pouvais te montrer conciliante, décochant un euphorique : " Je peux vous proposer un prêt pour rembourser le découvert que vous nous devez ."

Ah, si tu avais été un homme, Celio t’aurait qualifié de killer. Ton taux de transformation mettait du beurre dans les épinards, Celio se faisait mousser auprès de son Hugo Boss de secteur qui remontait par fax la bonne nouvelle aux intermédiaires en Paul Smith, eux-mêmes dans les petits papiers des hautes sphères habituées au sur-mesure. Ton président directeur général pouvait alors s’auto-congratuler face aux actionnaires au sujet des résultats annuels de sa banque moins impactée que prévu par la crise.

Djamila, les impacts ce sont les gens comme toi qui les subissent.

Les risques du métier, les hautes sphères les avaient pourtant anticipés. Conscientes qu’un client blousé garde plus facilement son sang-froid devant une conseillère clientèle radieuse et bien gaulée, les hautes sphères se targuaient d'engager des légions de jeunes femmes comme toi : Déterminées à grimper au-dessus des affectations classiques auxquelles trop souvent un nom comme le tien les cantonnent. Les hautes sphères appelaient ça une politique d'intégration des minorités visibles. Afin que tu ne développes pas de sentiments avec tes clients (amour, haine ou amitié), elles te transféraient régulièrement d’une agence à l’autre, sous label promotion interne.

Peu avant ton assassinat, tu te demandais pourquoi se multipliaient encore les ouvertures de succursales à l’heure d’internet et des transactions dématérialisées. Tu pensais : La banque en ligne c'est bien mais il ne faut jamais couper la relation client. Sans relation client, humaine et souriante, ta clientèle serait moins facile à duper.

Djamila, tu te sentais fière de ton rang et du train de vie qui allait avec : Les tailleurs gris et la possibilité d’un crédit (car ton univers est cynique à ce point que, toi aussi, tu en étais la cible). Ton domaine d'activités décrété nécessité publique par ton gouvernement, tu restais sereine : Rien ne coulerait ton métier, pas même la fin du capitalisme.

Tu ambitionnais de monter plus haut, à la place de Celio peut-être. Tu le savais bien que dans ta branche, moins l'on a à faire au client plus on touche de l'argent.

Djamila tu es triplement perdante : Coupable, victime et morte.

Ta disparition laisse ouvertes des questions :

Pour expliquer le geste de Jean-Claude, l’enquête judiciaire remontera-t-elle dans les méandres des clauses suspensives de remboursement de son assurance vie ?

Avant de statuer sur la préméditation, de juger s'il y a folie ou non, les experts s'attarderont-ils aux alinéas fallacieux et aberrants perdus dans le contrat de Jean-Claude, qui faisaient de sa vie un enfer et du remboursement de son modeste pécule un cauchemar qui prendrait plus de temps qu'il n'en faut à ta banque pour récupérer d'épais subsides de l'état ?

S’interrogeront-ils seulement sur les raisons et les conseillers clients qui, à 24 ans, incitèrent Jean-Claude à souscrire une assurance vie?

Djamila, tu as appris dans la douleur que l’homme est ainsi fait que lorsqu'il est au bout du rouleau, qu’il lui faut payer le loyer et qu'il s'aperçoit qu'une belle blonde, une petit brune ou une Djamila l’a couillonné en lui proposant des produits financiers qu'elle lui a juré sécurisés et récupérables mais qu'il découvre dévalorisés et bloqués, selon le vocabulaire consacré entre deux spots pour ton enseigne dans les docu-dramas de la chaîne de télévision que toi et ton assassin regardiez, "il pète un plomb".

Djamila, en ta mémoire, notre président décrétera t-il une loi dans l’esprit du traitement réservé à ton meurtrier, envoyé à l’asile sans passer par la case prison ? Loi sécuritaire : Obligation de mettre les conseillères bancaires sous cloches blindées. Loi répressive : Mettre préventivement tous les pauvres à l’asile. Probablement pas. A l'inverse des hôpitaux, des synagogues et des caténaires, certains domaines restent imperméables à la dictature des faits-divers.

Attendons ce jour apocalyptique où, à l'image de Jean-Claude, tous les clients se dirigeront d’un seul homme aux guichets de leurs banques pour réclamer sur le champ la totalité de leurs économies et de leurs placements. Ce jour-là, au nom de la sauvegarde d'un secteur en difficulté, l’armée protégera enfin ton agence et ses soldats privés dont celui, muté dès lundi matin, qui te remplacera au guichet.

Pour toi Djamila, c'est trop tard. Mais, compte tenu du désarroi que tes collègues continueront de générer avec leur redite insultante de ces rapines pour petites-gens qui alimentent les grands fleuves de thune des puissants, je crains que tu ne sois pas la dernière à tomber.

Emmène avec toi au paradis de ceux qui, jusqu'au bout, assurèrent-vie leur fonction à la perfection, cette ode à la liberté rachetée un prix d'or par ta direction à un chanteur aveugle :

Illustration : affiche de Un après-midi de chien de Sidney Lumet (1975)

Seb Musset est l'auteur d'Avatar et Perverse Road disponibles ici

17 commentaires:

Rouge Le Renard a dit…

ça fait froid dans le dos,

toute la misère des petites gens qui font le boulot, et ceux qui tombent dans les pièges.

qu'est-ce que c'est tristounet nos aspirations modernes. Qu'est-ce que c'est pervers...

bref, j'arrête, très bon texte. Ça se médite, ça se digère difficilement, un tel tableau, ciao.

Anonyme a dit…

"...ce petit chef de secteur à costard Celio qui te challengeait chaque semaine..."
M.D.R. comme disent les djeunzzz, très bien imagé le p'tit chef Celio qui doit accélerer en Renault Clio ou Mégane pour que la France avance.

"...et qu'il s'aperçoit qu'une belle blonde, une petit brune ou une Djamila l’a couillonné jusqu'au trognon..."

Et la hiérarchie par marque de costard excellente
"...Celio se faisait mousser auprès de son Hugo Boss de secteur qui remontait par fax la bonne nouvelle aux intermédiaires en Paul Smith, eux-mêmes dans les petits papiers des hautes sphères aux costumes dorés coupés sur-mesure..."

Texte remplit de petites phrases à humour noir qui le rend EXCELLENT...

Toi et Marc-Edouard NABE vous devriez faire un GANG.

À LIRE LE NOUVEAU TEXTE PDF TÉLÉCHARGEABLE DE NABE SUR OBAMA

ZapPow a dit…

Encore un très beau texte.

Tu as, à l'occasion, inventé de jolis mots (enfin, au moins un, dans mon souvenir). Est-ce que "abhérents" serait une invention ? Bizarrement, dans ce contexte, je lui trouve un certain sens.

seb musset a dit…

Les amis vous venez de lire un brouillon, comme je l'explique dans l'erratum. Le texte était en cours de fabrication sur blogger (non corrigé, non construit) quand ma connexion s'est stoppée nette.

Problème, la publication était déja programmée à 9h.

J'ai mis 6 heures pour récupérer une connexion et faire les modifs et encore (je suis à la campagne avec un vieux windows qui reconnait à peine le flash)

Donc voila, encore un drame du papier-collé, de l'écriture texto et des connexions foireuses en milieu rural....

Vincent Arsac a dit…

Et moi ça m'apprendra à imprimer directos certains articles (vive le RSS ! ;))

Anonyme a dit…

Joli nécrologie.

Je ne suis vraiment pas critique littéraire, mais...

Un autre Séb

Anonyme a dit…

JoliE !!

Roger a dit…

Et le gars qui poignarde en Belgique? j'imagine qu'on peut aussi y voir une conséquence du capitalisme.. Ah non c'est pas dans une banque, c'est dans une crêche.

jameswest a dit…

Seb tu te trompes, c'est le gouvernement qui l'a tuée la pauvre Djamila, en la faisant fumer à l'extérieur, si on lui avait laissé une salle fumeur, elle serait peut-être morte d'un cancer du poumon. Bon je sors. Quel texte ! le ficus en plastique etc. T'as pensé à écrire des bouquins, bon je sors à nouveau ;-)))

Anonyme a dit…

La version-1 pleine de coquilles était très bien, cela donné du croustillant, pourquoi avoir supprimé certains passages comme "la hiérarchie par marque de costard"

Rouge Le Renard a dit…

Putain !

Il a fait fort Grand François dans la dernière vidéo sur Dieudo !

Léopold 2 ! Je ne savais même pas, fallait faire le lien !

désolé de poster ici, y a pas la vidéo dans le blog.

seb musset a dit…

ca arrive, ca arrive

bruno a dit…

Cela ne risque pas d'arriver à mon conseiller, il ne fume pas.

Pour rester dans le très noir, quelle était l'inscription sur le dernier paquet de cigarette de Djamila ? "Fumer tue" ?

Comment peut on avoir assez de haine pour tuer une personne pour une perte de quelques milliers d'euros ? Sans doute que je n'aime pas assez l'argent pour le comprendre.

C'est la guerre, il ne faut pas combattre les soldats adverses mais le système et les hauts placés.

Anonyme a dit…

La critique envers les banques est vraie, et je dois le dire, habilement défendue par une phraséologie originale. Je regrette simplement qu'en deçà de ces belles paroles, tu n'es pas pris la peine de t'interesser à ton sujet, c'est-à-dire Jamila. Alors, puisqu'elle ne peut plus se défendre, je vais le faire en son nom moi qui ait eu la chance de l'avoir comme collègue pendant un an. Jamila n'était pas cette financière qui fauche les clients car cher ami, Jamila n'était conseillère que depuis le 8 décembre 2008, ca serait donc fort lui attribuer qu'en si peu de temps elle soit parvenue à ruiner un quartier entier. D'autre part, si les banques se nourrissaient des pauvres gens comme tu dis, le capitalisme n'aurait jamais existé. Les banques vivent à plus de 60 % des salles de marché et des grands clients (type: DASSAULT, RENAULT...)Mais je ne veux pas défendre les banques mais bien Jamila. Elle avait 32 ans, pas d'enfants, venait juste d'acheter un appartement. Elle est morte sous la lame d'un lache, pour rien!

seb musset a dit…

a anonyme 10.07 > Vous aurez compris que ce texte ne prétend en rien être rigoureux avec les faits. Il s'adresse aux "Jamila" toujours en vie, à leurs postes, afin qu'elles en tirent leur propre conclusion.

Pour être honnête, j'ai eu l'idée de ce texte quelques jours avant sa mort, c'est vous dire que ce genre de faits-divers est dans l'air du temps et, comme je l'écris en conclusion, j'ai peur qu'il ne reste pas isolé.

Le texte est basé sur mon observation répétée de litiges similaires où des types se font traiter avec un mépris à géométrie variable selon la position du compte.

Les banques ont une énorme part de responsabilité mais elles ne sont pas seules.

Pour la remarque de la salle des marchés, elle est complètement réversible : Hier comme aujourd'hui, l'action d'une entreprise s'appréciant généralement à l'aune des plans sociaux mis en place.

laurent a dit…

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cultive ton jardin a dit…

Il y a quelques années, ma conseillère financière, qui avait toujours essayé sans succès (pas assez de conviction?) de me refiler des produits dont je voulais pas, s'est absentée six mois: dépression pour harcèlement (mais aussi, elle nous l'a pas dit, reproches de certains usagers moins obstinés que nous dans leur refus de s'enrichir?).

A son retour, elle a demandé à être au guichet: "Je gagne moins, mais je dors tranquille". Aux dernières nouvelles, avait toujours pas changé d'avis!

Une chose à laquelle on devrait désormais faire attention, c'est pas les gens qu'on a en face de nous, les responsables, c'est pas à eux qu'on doit s'en prendre. Toujours regarder derrière le décor, chercher qui actionne le mécanisme.